« Ce qu’il a fait, c’est juste dingue »… Qui est Benjamin Bonzi, lueur d’espoir dans la nuit du tennis français ?

TENNIS Le joueur de 25 ans, irrésistible sur le circuit Challenger, où il reste sur 15 victoires d’affilée, doit désormais briller un cran plus haut

Nicolas Stival
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Benjamin Bonzi, le maître des Challengers.
Benjamin Bonzi, le maître des Challengers. — Laurent Sanson / Sipa
  • Ce dimanche, Benjamin Bonzi a remporté à Rennes son sixième tournoi challenger de la saison. Il vient d’en gagner trois d’affilée, pour 15 succès compilés.
  • A 25 ans, le Gardois d’origine pointe à la 61e place mondiale, son meilleur classement.
  • Il doit désormais confirmer au plus haut niveau.

La catastrophe annoncée depuis des lustres a fini de prendre forme lors du dernier US Open. En 2021, pour la première fois depuis 43 ans, le tennis masculin français n’a placé aucun représentant en 8es de finale d’un tournoi du Grand Chelem. Pourtant, dans ce monde sinistré peuplé de vieux héros fatigués et de jeunes loups pas très voraces, un joueur entre deux âges entretient une petite flamme d’espoir.

A 25 ans, Benjamin Bonzi s’affiche comme la terreur du circuit Challenger, la deuxième division mondiale. Ce dimanche à Rennes, le Gardois a remporté son troisième titre d’affilée, son sixième cette saison après Potchefstroom, Ostrava, Ségovie, Saint-Tropez et Cassis, record égalé. Il reste sur 15 victoires d’affilée, et même 20, si on enjambe la défaite en qualif de l’US Open. Au moment de s’attaquer à l’étage au-dessus, ce mercredi à l’Open d’Astana (Kazakhstan) dans le cadre d’un ATP 250, Bonzi pointe à la 61e place mondiale. Il n’était que 368e début 2020…

« Ce qu’il a fait, c’est juste dingue, souligne Matthieu Blesteau, directeur du Challenger de Rennes et témoin privilégié de l’ascension de l’élève de Lionel Zimbler, ancien coach de Santoro, Mahut, Benneteau, Mathieu et Paire. Je me disais tous les jours que physiquement, il allait caler surtout en disputant des matchs serrés. Et il n’a jamais calé… Ce qui est encore plus impressionnant, c’est l’adaptation au changement de conditions. Il joue sur dur extérieur, il gagne. Il revient en indoor, il gagne aussi… »

Plus fort que Gasquet à Rennes

Dans un tournoi qui accueillait des noms tels qu’Andy Murray (sorti dès le 2e tour) et Richard Gasquet, c’est donc le bien moins connu Bonzi qui est allé au bout. En matant en finale le bombardier allemand Mats Moraing (193e mondial), tombeur de « Richie » en demie. « Là où Gasquet s’était frustré, Bonzi a encaissé les aces sans broncher, reprend Blesteau. Il a attendu tranquillement le tie-break et a fait la diff’à la moindre petite occasion. C’est là qu’on sent le joueur en pleine confiance. »

Pourtant, le kid d’Anduze, dans les Cévennes, licencié au Stade Toulousain, n’a pas toujours évolué « dans la zone ». Même s'« il a toujours bien joué, comme le précise Philippe Reboul, capitaine de la Pro Team des Rouge et Noir, où évolue aussi Hugo Gaston. Par le passé, il avait déjà battu des joueurs du Top 100 en Interclubs. »

Le Gardois a débarqué à Toulouse en 2014, l’année de son principal coup d’éclat chez les juniors : un titre en double à Roland-Garros, associé à l’espoir français d’alors Quentin Halys.

« Il était à Paris avec Cédric Raynaud, responsable de l’Insep après avoir été celui du Pôle espoirs de Toulouse, déroule Reboul. Comme il n’était pas gardé là-bas, notamment à cause de blessures, il m’avait dit qu’il cherchait un club pour s’entraîner et jouer en équipe. Ici, il a retrouvé des potes comme mon fils Fabien ou Sadio Doumbia. C’est un garçon avec un excellent état d’esprit. »

A côté de prodiges actuels comme Alcaraz, Sinner ou Musetti, on peut parler de maturation lente. « Il était déjà autour de la 160e place il y a deux-trois ans, avant de connaître une saison difficile et de redescendre au-delà de la 300e place, détaille Reboul. Mais depuis quelque temps, il a pris confiance et gagné en régularité. Son jeu a toujours été complet : il sert bien, il retourne bien. Mais là, il a monté le niveau dans tous les compartiments. »

Ralenti par le Covid-19

Son ascension aurait pu être plus rapide sans le foutu virus qui a paralysé la planète entière et gelé le classement mondial du tennis. Pendant que certains parmi les mieux classés profitaient de leur statut préservé pour faire à peu près n’importe quoi et cachetonner dans les tournois les plus lucratifs, les moins bien dotés se battaient pour survivre en tentant d’intégrer des Challengers et Futures (la 3e division), quand ceux-ci avaient lieu.

Conséquence : le niveau de ces tournois a monté, comme le confirme Matthieu Blesteau, spécialiste de la question puisqu’il gère les Challengers de Rennes, Brest et de Vendée, après avoir créé celui de Quimper. « Entre la 50e et la 150e place, tout le monde peut battre n’importe qui, indique le Breton. Pour Gasquet [récent finaliste à Umag, puis quart-de-finaliste à Winston-Salem, deux ATP 250], venir sur un Challenger n’est pas une promenade de santé. Idem pour Murray, qui venait de faire cinq sets contre Tsitsipas à l’US Open. »

Dans un univers peu médiatisé mais impitoyable, Bonzi a affiché une sérénité d’anachorète, qui doit beaucoup à son choix de rejoindre Lionel Zimbler à Marseille début 2020. « Benjamin est solide et ne s’énerve pas, mais je connais un peu Lionel, il fait des miracles, sourit Blesteau. Il avait réussi à calmer Benoît Paire quand il l’entraînait, il est donc capable de le faire avec tout le monde ! »

Bonzi vante régulièrement la stabilité émotionnelle que lui apporte son mentor, lequel a aussi changé son jeu. « Je lui ai demandé rapidement d’essayer d’aller vers l’avant, de moins reculer, témoigne Zimbler sur le site d’Eurosport. Il jouait très loin de sa ligne de fond. Pour moi, il n’avait aucune chance de réussir ou de rentrer dans le Top 100 dans cette filière-là. »

Voilà le compagnon de Maxine Eouzan, lauréate de Koh-Lanta au printemps dernier, enfin installé dans le gotha mondial. « Cela lui permettra d’avoir sa place dans tous les Grands Chelems et les Grands Prix », souligne Philippe Reboul. Un grand pas sur le plan sportif mais aussi financier, tant la différence de gains est énorme avec la 2e division du circuit. « Maintenant, il va falloir qu’il confirme au niveau au-dessus », lance Matthieu Blesteau.

Retrouvailles finlandaises

La tâche est immense pour le numéro 2 français à la Race, derrière Ugo Humbert. Pour l’instant, il n’a gagné que trois matchs dans le tableau final d’un Majeur, dont deux à Roland-Garros : en 2017 contre Daniil Medvedev, alors simple espoir russe contraint à l’abandon, puis en 2020 contre Emil Ruusuvuori. Le monde est petit : c’est justement contre ce Finlandais de 22 ans, actuel 84e mondial, que Bonzi doit batailler ce mercredi à l’Open d’Astana.