JO Tokyo 2021: « Vas-y maman, mets la KO ! »… Magda Wiet-Hénin, le combat dans le sang

TAEKWONDO La championne d'Europe de taekwondo dispute ses premiers JO, un objectif dont elle parle depuis sa plus tendre enfance, bercée par les exploits d'une maman pionnière dans les sports de combat en France

Nicolas Camus
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Magda Wiet-Hénin (de face) lors des Mondiaux de taekwondo à Manchester, en 2019.
Magda Wiet-Hénin (de face) lors des Mondiaux de taekwondo à Manchester, en 2019. — Ryan Browne/BPI/REX/SIPA
  • Magda Wiet-Hénin concourt ce lundi dans la catégorie des -67 kg en taekwondo. 
  • La Française rêve des JO depuis qu'elle est toute petite, elle qui a découvert les sports de combat dans le club de sa mère, Valérie.
  • Cette dernière a été la première grande championne française de boxe, taekwondo et kick-boxing.

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Cette fois, Magda Wiet-Hénin va devoir se débrouiller seule. Comme tous les athlètes de ces Jeux, elle n’a pas eu le droit d’amener dans ses bagages des membres de sa famille, protocole sanitaire oblige. Un crève-cœur, tant sa mère tient une place prépondérante dans sa carrière et dans sa vie. Le petit frère, lui, s’était mis au Japonais en prévision de ce voyage dont il rêvait en tant que grand fan de mangas. « J’avais envie qu’ils soient là pour ce moment spécial, regrette-t-elle. Ma maman, quand je l’amène en compétition, je suis super fière. C’est aussi une façon de la remercier. »

Il convient de préciser les choses tout de suite. Sa mère n’est pas tout à fait une personne lambda. Valérie Hénin est l’une des premières femmes à s’être fait un nom dans l’univers très masculin des sports de combat, à partir de la fin des années 80. Son palmarès ? Championne d’Europe et double championne du monde de kick-boxing, championne du monde de full contact, championne du monde de boxe anglaise et enfin triple championne de France de taekwondo. Tout ça entre 1988 et 2001.

Basket, musique et école du cirque…

Il n’y a pas à chercher bien loin comment est née la passion de la petite Magda, qui dès qu’elle a su marcher se baladait dans la salle du club du Punch, créée par le père de Valérie à Nancy, comme si elle était à la maison. « Je connaissais tout le monde, j’ai grandi dans cet environnement. J’ai commencé par un peu de judo, et puis je me suis vite mis au taekwondo, à 6 ans, raconte-t-elle. J’ai vraiment accroché et à 15 ans, j’ai demandé à ma mère si je pouvais partir au Creps d’Aix-en-Provence. »

Mais il ne faut pas croire, la maman a mis longtemps à se résoudre à voir sa fille emprunter le même chemin qu’elle. « Je lui ai fait faire plein de choses pour la détourner, du basket, de la musique, l’école du cirque, tout ce qui était possible pour ne pas qu’elle tombe dans le circuit sports de combat, relate l’ancienne championne depuis la salle du Punch, où elle entraîne toujours. Malheureusement, ça a tout de suite collé avec le taekwondo. »

« Vas-y maman, mets la KO ! »

« Malheureusement », façon de parler, bien sûr. C’est juste que Valérie Hénin ne connaissait que trop bien les embûches. « Quand j’étais petite, je ne comprenais pas pourquoi pas mère me disait toujours d’arrêter parce que c’était dangereux. J’ai compris ensuite. Quand on est maman, on veut épargner ses enfants. Les sports de combat, il y a beaucoup de risques. Et puis à très haut niveau, c’est beaucoup de contraintes, de régimes, et on ne gagne pas beaucoup d’argent. »

Après s’être opposée une première fois à un départ de Magda, repérée à l’âge de 12 ans, elle accède à la demande de sa fille trois ans plus tard. Consciente que les arts martiaux sont inscrits dans son ADN. « Elle m’a suivie très tôt sur des championnats, mais quand je combattais, je la confiais à des gens pour ne pas qu’elle voie ça. Mais à partir de 6-7 ans, elle arrivait quand même à se faufiler, et j’entendais des « vas-y maman, mets la KO ! ». Ça me faisait bizarre, mais en fait, elle avait toujours connu ça, convient-elle. Elle m’a demandé de la laisser vivre son rêve, je n’avais plus le choix, je l’ai laissée partir. »

Très douée en sport, tonique et surtout très énergique, Magda Wiet-Hénin progresse rapidement et intègre l’Insep, à Paris, en 2013. Trois ans plus tard, elle est du voyage à Rio, en tant que partenaire d’entraînement de Haby Niaré, qui décrochera une belle médaille d’argent. De quoi nourrir une ambition née, comme le reste, très tôt. « J’ai ce côté compétitrice depuis toute petite, assure-t-elle. Je deviens vite à fond dans tout ce que je fais, même quand je joue aux cartes. Quand j’ai commencé le taekwondo, je me suis vite rendu compte que la plus grande compétition, celle avec le plus d’enjeux, c’était les JO. Donc j’ai tout de suite rêvé des Jeux et d’une médaille d’or. » 

C’est dit avec un tel aplomb qu’on ne peut que la croire. C’est d’ailleurs ce qui marque chez la jeune femme. Au bout de deux minutes de conversation, on sent une maturité et une détermination assez peu communes. « Cette ambition s’est concrétisée à Rio, où j’ai beaucoup appris, poursuit celle qui est devenue championne d’Europe fin 2020. Forcément, quand on est aux côtés de la numéro 1, on progresse. La prépa était intéressante, et sur les Jeux, ce sont des émotions uniques. C’est un gros plus d’avoir déjà connu ça, et depuis 2017-2018 je suis prête à dire que je veux aller aux Jeux pour remporter une médaille, grâce à cette expérience et l’arrivée de nouveaux coachs qui m’ont fait passer un cap dans mes performances. »

« C’est elle la star »

Avec, toujours, le soutien de sa mère, jamais bien loin pour féliciter ou consoler. « Elle a été à ma place, elle connaît le stress, les enjeux, elle sait ce qu’il faut dire ou ne pas dire, faire ou ne pas faire, selon les moments, détaille Magda. Si je suis en approche de compète, ça va être me reposer, un petit message, etc. On a nos petites habitudes. Et quand je n’ai pas envie de parler sport, on coupe, on fait autre chose, on va au resto. »

De l’extérieur, on dirait bien que la maman a su trouver le bon équilibre entre partage d’expérience et laisser vivre. Au fil de l’interview, on a par exemple été très surpris de constater que la fille ne connaissait que très peu le parcours de son aînée, que ce soit ses titres ou ses souffrances. Un état de fait assumé par la mère.

Je n’avais pas envie qu’on la ramène toujours à moi. C’est elle la star aujourd’hui, c’est elle qui performe, moi c’était dans une vie antérieure. Ce que fait Magda est exceptionnel, elle n’a pas besoin de savoir que j’ai été championne de ci ou de ça. Elle doit me voir comme une maman, pas comme une ancienne sportive. »

Si ce n’est évidemment pas totalement possible – les deux femmes ont d’ailleurs pu mesurer les avantages que cela représentait –, Valérie Hénin a toujours su se faire discrète dans la carrière de son enfant. « C’est drôle parce qu’on me demande souvent si elle m’a mis la pression, d’une manière ou d’une autre, et ça me choque à chaque fois. Non, on n’a pas du tout ce type de relation, et si jamais j’avais ressenti de la pression, je n’aurais pas aimé je pense donc on aurait trouvé une solution », évacue la fille.

« J’ai toujours été derrière elle, je l’aidais psychologiquement, quand elle demandait des conseils je lui donnais, mais je ne me suis jamais impliquée au-delà des limites, embraye la mère. Je laissais les gens de l’équipe de France faire leur boulot. Souvent, elle me demandait de venir sur des compétitions à l’étranger, mais c’était plus pour partager une passion commune. On a toujours été très fusionnelles, et c’est super sympa de vivre ça avec elle. J’étais à Rome quand elle a gagné sa première médaille sur un Grand Prix, c’était exceptionnel. Elle m’a fait vivre des émotions incroyables, je suis très fière de son parcours, dans le sport comme dans ses études. C’est une enfant brillante, pugnace, elle ne lâche rien. »

La précision sur les études est importante. C’est finalement le seul aspect sur lequel elle n’a pas transigé. « Elle m’a toujours dit d’assurer mes arrières », explique Magda, qui après avoir obtenu une licence en alternance, a signé en octobre un CDI au Crédit Mutuel. « Un confort pour pouvoir me concentrer à fond sur ma carrière, et qui me permettra d’aborder ma reconversion sereinement », ajoute-t-elle.

Cachée dans la salle de bain avec une serviette sur la tête

Elle n’en est pas encore là, bien sûr. Pour l’instant, il n’y a que Tokyo qui compte. Sans sa mère à ses côtés, donc, mais cette dernière a toute confiance. « Elle a 25 ans, il est temps qu’on coupe un peu le cordon », remarque-t-elle en souriant. Valérie Hénin sera devant sa télé, bien sûr. Pas sûr, en revanche, qu’elle arrive à rester jusqu’au bout.

« C’est horrible à regarder, parce que jusqu’à la dernière seconde il peut tout se passer. Je me souviens d’un championnat du monde junior, elle avait 15 ans, j’étais cachée dans la salle de bain avec une serviette sur la tête, je ne voulais plus rien voir, plus rien entendre. J’ai coaché des centaines de personnes, mais quand c’est votre enfant et qu’on ne peut rien faire quand on la voit en difficulté, c’est atroce. » L’ancienne championne le sait, la meilleure place reste sur le tapis.