Rugby en Algérie : « Une qualification pour la Coupe du monde 2023 serait fantastique », assure Boumédienne Allam

INTERVIEW DU LUNDI Le sélectionneur et manager du XV d’Algérie croit fermement à la possibilité d’implanter le rugby dans un pays fou de foot

Propos recueillis par Nicolas Stival
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Boumédienne Allam, sélectionneur et manager de l'équipe de rugby d'Algérie.
Boumédienne Allam, sélectionneur et manager de l'équipe de rugby d'Algérie. — Sofia Hamoudi / Fédération algérienne de rugby
  • Après avoir été l’un des joueurs pionniers de l’équipe d’Algérie, Boumédienne Allam en est aujourd’hui l’entraîneur et le manager.
  • L’ancien rugbyman professionnel dirige une équipe composée essentiellement de binationaux, dont plusieurs ont évolué en Top 14 et Pro D2.
  • Officiellement admis en mai dans le classement World Rugby, les Lionceaux rêvent de la Coupe du monde 2023 en France.

Un France – Algérie le 21 septembre 2023 au Vélodrome de Marseille ? C’est possible, si la sélection entraînée par Boumédienne Allam remporte la phase finale de la Coupe d'Afrique des Nations de rugby, et se retrouve ainsi reversée avec les Bleus dans la poule A de la Coupe du monde. En cas de seconde place, les Lionceaux ont aussi la possibilité de se qualifier via un tournoi de repêchage.

Ceci dit, la jeune sélection doit d’abord sortir des poules de la CAN en Ouganda, contre le Ghana (14 juillet) puis l’équipe locale (18 juillet). Le chemin est long et tortueux, mais il est balisé, alors que Boumédienne Allam (41 ans) a souvent fait du hors-piste comme joueur devenu sélectionneur-manager d’une formation qui n’existe officiellement que depuis six ans.

Pour préparer l’escapade ougandaise, l’ancien 3e ligne de Toulon, Narbonne et Auch a animé début juin un stage à Portet-sur-Garonne, près de Toulouse, avec 56 éléments dont quelques noms bien connus en France, comme Jonathan Best, Julien Caminati, Johan Aliouat ou Mathieu Lorée. Il dévoile ses grandes ambitions.

Depuis le 12 mai, l’Algérie est membre à part entière de World Rugby. Qu’est-ce que ça change ?

Tout. Pouvoir être dans le classement de World Rugby (92e sur 110 actuellement), c’est un grand pas. C’est aussi une reconnaissance pour le travail des bénévoles, surtout sur le continent africain. La vitrine, c’est l’équipe nationale, mais le travail qu’ils font n’a pas de prix. Ils ont été fantastiques et aujourd’hui, le résultat est là.

Le rugby avait complètement disparu dans les années 1970 en Algérie. Cela a été un long travail pour remonter la pente.

Oui. Le rugby est revenu grâce à ces dirigeants-là, une équipe autour du président Sofiane Benhassen. C’est un sport suivi lors de la Coupe du monde, mais sans forcément connaître les règles. Des garçons comme Jonah Lomu ont fait en sorte que le rugby soit regardé en Afrique et partout dans le monde.

A présent, la Fédération compte environ 6.000 licenciés, dont 1.500 femmes…

Nous n’aurions jamais pu imaginer ça lorsque nous, les précurseurs, nous sommes lancés. C’était une association à la base. J’étais présent dès le départ, en jouant lors du premier match, contre la Tunisie en 2007. Faute de fédération, on ne pouvait pas se présenter comme une équipe nationale, on disait simplement joueurs algériens de rugby. La première rencontre officielle a eu lieu toujours contre la Tunisie, à Oran, en 2015 (le 18 décembre, un mois après la création de la Fédération).

Votre sélection est-elle essentiellement constituée de binationaux ?

Oui, il s’agit pour la plupart de binationaux, belges, français, anglais. Il y a même un Américain qui n’a pas pu venir en stage (à Portet-sur-Garonne) à cause du Covid.

Comment repérez-vous les joueurs ?

Lorée et Caminati ont recherché dans leur arbre généalogique, mais pour les autres, on a cherché des noms et des prénoms à consonance maghrébine. On a ratissé très large, aux niveaux professionnels et amateurs. On a parfois été déçu car certains étaient en fait d’origine tunisienne ou marocaine. Il y a aussi des trinationaux, qui ont un parent algérien et l’autre tunisien ou marocain. Le Maroc a pris de l’avance, pas mal de trinationaux ont joué pour le Maroc par le passé.

Pour une Fédération comme la vôtre, plus jeune que les autres, ce ne doit pas être évident d’attirer les joueurs.

Oui et non. Parfois il y a des trinationaux auxquels on pose la question : « Pourquoi as-tu choisi l’Algérie ? » Ils nous répondent : « Parce que vous êtes les premiers à être venus me voir. » C’est parfois une histoire de chance.

A quel niveau évoluent les joueurs actuellement sélectionnés ?

Le profil type, c’est le joueur de Fédérale 1. Il y a aussi de la Fédérale 2. Ce sont souvent des garçons qui ont connu le haut niveau par le passé et qui aujourd’hui ont fait des choix professionnels en rejoignant des niveaux inférieurs. Ils ont un gros vécu dans le rugby.

Le dialogue est-il difficile avec les clubs ?

Oui, encore aujourd’hui c’est très compliqué avec certains clubs qui ne jouent pas le jeu. Pour eux aussi pourtant, c’est une plus-value d’avoir des internationaux dans leurs rangs. On essaie d’être intelligent et de trouver un compromis. Déjà, avec l’équipe de France, c’est compliqué, alors imaginez avec une sélection comme l’Algérie qui arrive dans ce sport.

Cela rappelle un peu le cas des nations du Pacifique comme les Tonga, lorsque les clubs dissuadent plus ou moins discrètement leurs joueurs de partir en sélection…

Exactement. Mais dans le cas des Tonga, je suppose qu’il y a des défraiements. Pas chez nous. Du moment où le joueur arrive au lieu de rendez-vous, c’est la Fédération qui prend les frais en charge : l’hôtel, la restauration… Mais il s’est payé le trajet jusqu’à Portet-sur-Garonne… On va grandir aussi à ce niveau-là, il faut passer un cap.

Vous ne distribuez donc pas de primes…

Non. Comme je le dis à pas mal de joueurs, ils retrouvent la genèse, les valeurs pour lesquelles ils ont commencé le rugby. Pour honorer le maillot. Il y a toujours le côté professionnel car le but c’est d’avoir des résultats et une reconnaissance. Malgré ça, on essaie de garder ce côté fraternel. C’est un petit peu Le Cœur des hommes, avec des garçons qui ont plein de valeur et veulent les partager.

Le déplacement en Ouganda doit être compliqué à organiser.

Oui, car il y a des contraintes familiales et professionnelles. Mais j’ai la chance d’avoir des garçons conscients de l’enjeu derrière ces matchs-là. Partir d’Algérie était compliqué avec la fermeture des frontières. On s’est donné rendez-vous à Paris et c’est Rugby Afrique qui prend en charge une grande partie des billets. Le but, c’est de finir au moins deuxième en Ouganda pour disputer le Top 8, la seconde partie des qualifications de la Coupe d’Afrique. Si on y arrive, ce sera beau.

Disputer la Coupe du monde en France, est-ce un rêve pour vous ?

Oui. Et pas seulement pour les joueurs. Cela peut avoir un écho exceptionnel pour la jeunesse algérienne, afin qu’il y ait de plus en plus de licenciés et plus de moyens pour développer la discipline. Le sport roi en Algérie, c’est le foot. Derrière, à part le handball qui tire son épingle du jeu, c’est compliqué de s’imposer. C’est pour cette raison qu’une qualification pour la prochaine Coupe du monde serait fantastique.

On a pour ambition de faire un Marcoussis à l’algérienne. On peut voir très grand, à partir du moment où l’on aurait les projecteurs sur nous. Il y aurait un souffle de chaleur, d’amour et ce sport pourrait être plébiscité en Algérie.

Ce serait fantastique forcément pour votre sélection. Mais est-ce que c’est possible ?

Sincèrement oui. Aujourd’hui, nous avons les moyens humains pour y arriver, des garçons extrêmement motivés. Mais comme je le leur ai indiqué, il faut procéder par étapes. Et la première, c’est la Coupe d’Afrique.

Pour vous, il y a la place pour que le rugby devienne populaire en Algérie.

Totalement. On n’est pas en concurrence avec le foot. On est supporteurs des Fennecs. Bien sûr, on aimerait avoir le potentiel qu’a Djamel, Belmadi avec l’équipe de football. Je pourrais vraiment faire de bonnes choses.

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