Hongrie - France : « Je suis normal »... N'Golo Kanté en quête de déconstruction du mythe du mec (trop) gentil

FOOTBALL Et si on prenait enfin le milieu des Bleus au sérieux? 

William Pereira

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Enlevez-nous Paint, saison 17 épisode 32
Enlevez-nous Paint, saison 17 épisode 32 — 20 Minutes Productions

De notre envoyé spécial à Budapest,

Il est fort, vaillant, rapide et besogneux. N’a jamais un mot plus haut que l’autre, dit toujours bonjour, n’apostrophe pas les journalistes. Il dîne chez des inconnus à Londres après avoir raté son Eurostar pour Paris comme monsieur tout le monde et hésite à engager une femme de ménage à cause de ses origines sociales – une histoire racontée récemment par Adil Rami sur RMC. N’Golo Kanté ferait un formidable objet de propagande sous un régime communiste, le digne descendant de Stakhanov. Sauf que la blague a suffisamment duré et que tout ceci ne plaît plus au Français qui, du haut de ses 30 balais, aimerait enfin qu’on le traite comme un adulte. C’est sorti comme un cri du cœur lors d’une conférence de presse à Clairefontaine avant l’Euro – même s’il est vrai qu’on lui a un peu tendu la perche.

« C’est vrai que parfois, on peut avoir une image un peu trop belle, un peu trop jolie, disait-il. Mais finalement, je suis juste quelqu’un de normal. Il n’y a pas à dire que je suis le plus gentil, le plus sympathique. Je suis juste un joueur comme les autres. » Pas suffisant pour convaincre Olivier Giroud, son coéquipier à Chelsea, lequel estime au contraire que NG (son surnom) « mérite tout ce qu’il lui arrive et les éloges », même s’il confesse qu’en France ou chez les Blues, on aime bien surjouer sur la caricature. « Je pense que ça le flatte même s’il n’aime pas trop les compliments. Il préfère jouer profil bas mais on aime bien le chambrer par rapport à ça. »

On l’appelle l’ovni

Le problème, donc, c’est que tout le monde est tombé les deux pieds dans le panneau, transformant Kanté en mascotte. Comble du malheur, il a en plus le physique de l’emploi. NG :

« C’est en faire trop. Ça n’a pas lieu d’être. C’est vrai que j’aime bien avoir de bons rapports avec mes coéquipiers, avec les gens que je croise dans la rue ou dans le foot. Mais il ne faut pas en faire toute une histoire. Il y a d’autres personnes comme ça aussi dans le foot. »

Manu Imorou, qui l’a côtoyé de près à Caen, balaye cette dernière affirmation : « des mecs comme Ngolo, ça n’existe pas même en dehors du foot. Et justement, c’est bien d’avoir un gars comme ça, parce qu’il apporte de la fraîcheur. Ça nous sort du côté business. » Le costume d’employé modèle peut être lourd à porter, surtout dans un pays qui exige, on ne sait au nom de quoi, une certaine exemplarité de ses footballeurs. « Ça peut le mettre en porte à faux vis-à-vis d’autres joueurs dont on va critiquer telle ou telle attitude en disant "regardez N’Golo, il ne fait pas ci ou ça lui" », poursuit Imorou.

Un « putain de mauvais perdant »

Il y a quand même bien un truc sur lequel il ne faut pas prendre exemple sur le milieu de terrain de Chelsea. Pas le plus gros défaut du monde, non plus, mais il paraît qu’il triche aux cartes. « Je ne suis pas le seul à le dire », se marre Giroud. Un trait de caractère propre aux compétiteurs que Kanté traînait déjà à Caen, où il n’était pas question de cartes mais de Fifa. Manu Imorou :

« On jouait à Fifa en stage et je peux vous dire que c’est un putain de mauvais perdant (rires) ! Et c’est marrant de le voir parler à son joueur pendant qu’on joue, on sent que c’est impulsif, spontané. En fait, il s’énerve pas, il râle, et c’est tellement surprenant ça rend le truc marrant. Il est comme nous tous. On a tous nos mini-défauts. Mais comme on ne voit jamais NG dans les médias, peu de gens le connaissent réellement et ça conforte le mythe. Pour contrer [l’image du joueur trop sympathique], il faudrait qu’il se mette en avant, mais c’est pas sa personnalité.  »

Le serpent se mord la queue mais une issue semble possible. La porte n’est pour l’instant qu’entrouverte, mais le nom de Kanté circule de plus en plus pour le Ballon d’Or 2021 depuis la victoire de Chelsea en Ligue des champions. Une bonne occasion de faire valoir son individualisme, même si on imagine mal le bonhomme faire la tournée des popotes comme Cristiano Ronaldo et Jorge Mendes pour aller gratter des voix au Liechtenstein. Il a en tout cas toute l’admiration du sélectionneur hongrois, Marco Rossi. « Si je le pouvais, je voterais pour lui. C’est sûr. Kanté est un joueur très complet, parti quasiment de zéro et qui est arrivé au sommet du football mondial. C’est impossible de ne pas l’admirer et, même, de le critiquer. »

De l’utilité d’être égoïste

Pour le moment, NG la joue timide, arguant, et il n’a pas tort, qu’il est encore un peu trop tôt pour y penser. Mais il y pense. « Le Ballon d’Or, ça le flatte, dit Giroud. Il n’aime pas trop les compliments, il préfère faire profil bas. Il commence à être un peu stressé et tendu quand il entend parler de ça. » « Je ne sais pas si on peut qualifier ça d’individualisme, mais il a une personnalité forte malgré ce qu’on peut voir, renchérit Imorou. C’est un compétiteur, donc j’imagine que plus il s’approche du Ballon d’Or, plus il est content. Personne crache sur le ballon d’Or. »

N’Golo Kanté restera N’Golo Kanté, on ne le changera pas du jour au lendemain. Pas sûr qu’il en ait lui même envie. Mais s’il n’arrive pas encore à le faire en dehors, il comprend la nécessité de forcer sa nature pour progresser sur le terrain : « Quand je me retrouve dans la zone des 30 derniers mètres, je dois parfois être égoïste, prendre la frappe. » Et pourquoi pas, soyons fous, prendre un peu le melon.