Faut-il ouvrir les micros des arbitres aux téléspectateurs pendant les matchs ?

FOOTBALL Testé à deux reprises en France dans les années 2000, l'ouverture des micros des arbitres pendant les rencontres n'est toujours pas d'actualité dans le football

A.L.G.

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Voilà à quoi pourrait ressembler le foot si les micros des arbitres étaient ouverts aux télés.
Voilà à quoi pourrait ressembler le foot si les micros des arbitres étaient ouverts aux télés. — Damien Meyer / AFP
  • Après la demi-finale retour entre Manchester City et le PSG la semaine dernière, Verratti et Herrera ont accusé l’arbitre de la rencontre de les avoir insultés.
  • Une solution pour mettre fin à ces polémiques pourrait être d’équiper les arbitres de micros, comme c’est le cas dans le rugby.
  • Ce système avait été testé en France au début des années 2000, mais l’idée était restée sans suite. Les acteurs de l’époque nous racontent ce qu’avait donné l’expérience et livrent leur avis sur la faisabilité de la chose aujourd’hui.

On ne sait pas vous, mais nous à 20 Minutes, les accusations portées par Verratti et Herrera envers l’arbitre de City-PSG, qui les aurait joyeusement insultés en anglais lors de la demi-finale retour de Ligue des champions, nous ont donné envie de remettre sur la table le débat au sujet de l’ouverture des micros des arbitres aux téléspectateurs.

Même si, comme nous l’a tout de suite rappelé l’ancien arbitre Tony Chapron, la question dans ce cas précis ne se pose pas en ces termes puisque avec l’arrivée du VAR, toutes les conversations des arbitres entre eux ou avec les joueurs sont automatiquement enregistrées. On en prend note, mais comme l’UEFA a visiblement décidé de ne pas ouvrir d’enquête sur cette histoire, il n’aurait pas été si inutile que ça d’avoir open bar sur les conversations. Alors, pourquoi ça coince encore ?

Le rugby a montré la voie

Souvent pris en exemple sur ce sujet puisque pionnier en la matière, le rugby n’a pourtant à ce jour jamais rien trouvé à redire contre cette évolution. Instauré à l’époque par Canal +, qui souhaitait « pimper » son nouveau produit « Top 14 » pour le rendre plus attractif (et compréhensible) pour le grand public, les micros n’ont apporté que du bon. C’est du moins l’avis de Christophe Berdos, ancien arbitre professionnel aujourd’hui à la retraite : « C’est simple, si on demande aux acteurs s’ils veulent revenir en arrière, pas un ne vous dira oui. D’ailleurs il n’y a pas eu de résistance chez les arbitres quand ils ont mis ça en place. Au contraire, on y était favorable puisque ça permettait que nos décisions soient mieux comprises ».

Et si par la même occasion ça permet de calmer les ardeurs des gueulards, ça ne coûte pas plus cher. « Le fait d’avoir les micros, automatiquement ça a changé le comportement des joueurs vis-à-vis des arbitres, valide Berdos. Même si au rugby il y a cette culture du respect entre les acteurs, la professionnalisation a fait que les enjeux sont devenus plus importants et que les comportements ont évolué en conséquence. Heureusement qu’on a eu les micros. Ça a permis de désamorcer les potentiels conflits et d’apaiser l’ambiance générale sur un terrain. »

Christian Jeanpierre, l’arbitre et les trois kilos de batterie

C’est justement cet aspect qui a poussé le journaliste Christian Jeanpierre, sur Téléfoot à l’époque, à faire bouger les lignes dans le foot. « J’ai grandi à Toulouse avec la double culture foot-rugby et en discutant un jour avec Pierre Albaladejo [ancien international du XV de France], je me suis dit que c’était évident que les micros finiraient par voir le jour dans le foot », rembobine-t-il.

Après avoir pris le pouls du côté de la Fifa et s’être vu répondre qu’il aurait plus de chance de gravir l’Everest que d’imposer cette innovation dans le foot, le commentateur de TF1 ne se démonte pas. « Sur le coup ça m’a un peu énervé mais pas refroidit, se remémore-t-il aujourd’hui. Je suis rentré à Paris en me disant que je devais convaincre des dirigeants de clubs. A l’époque, c’était Frédéric Thiriez à la tête de la LFP et il m’a suivi, alors qu’on avait aucune autorisation ! On a mis les présidents de Nantes et de Lille de l’époque dans la boucle et c’était parti. »

Et voilà comment un soir de novembre 2002, Laurent Duhamel s’est retrouvé lesté de plusieurs kilos d’équipements à l’occasion d’un Losc-Nantes qui restera dans les annales du foot de ce point de vue. « Les arbitres ont adoré l’expérience, confie le journaliste. Mais c’est vrai qu’ils en ont bavé parce que l’équipement était lourd, on a fait ça de manière totalement archaïque, il y avait de quoi se marrer ! Mais ça a marché et c’est ça qu’il faut garder à l’esprit. »

Dans la foulée, la Fédération valide un nouveau test à l’occasion de la finale de la Coupe de France PSG-Auxerre quelques mois plus tard. Ce soir-là, c’est Bertrand Layec au sifflet. Il raconte : « Je me souviens effectivement d’avoir eu beaucoup de difficulté à finir la rencontre sur le plan physique, avec les deux ou trois kilos de batterie enchaînée autour de ma taille, d’autant qu’il faisait très chaud ce soir-là. C’était un vrai supplice. Au-delà de ça, j’en garde un souvenir assez intéressant. C’est une manière de s’ouvrir au monde extérieur. Et puis il y avait un peu d’excitation car c’était une vraie première en France, voire dans le monde. »

Bertrand Layec en grande discussion avec Pochettino, lors de la finale de la Coupe de France PSG-AJA en 2003.
Bertrand Layec en grande discussion avec Pochettino, lors de la finale de la Coupe de France PSG-AJA en 2003. - DAMIEN MEYER / AFP

Chapron, précurseur mais dubitatif

L’expérience en est finalement restée là. « Le monde du foot va à son rythme, réfléchit CJP. C’est que ça ne devait pas être une priorité à l’époque mais il me semble que ça va le devenir aujourd’hui. » « A l’époque, embraye Christophe Berdos, le rugby était peu médiatisé, on l’a donc fait sans trop se poser de questions. Le foot c’est différent, ça concerne beaucoup plus de monde, il y a plus d’enjeux financiers donc ça prend fatalement plus de temps pour faire bouger les lignes. » « Aujourd’hui, c’est la Fifa qui bloque, nous indique Tony Chapron, désormais consultant au Late Football Club sur Canal. Les Fédérations et les Ligues ne peuvent pas autoriser cela car la Fifa et l’IFAB n’ont pas donné leur accord. »

Celui-ci n’a pourtant pas attendu que les instances daignent se bouger pour s’équiper à titre personnel d’un enregistreur. C’est là tout le paradoxe : rien, dans les règlements, n’interdit à un arbitre d’enregistrer ses conversations avec les joueurs si ça lui chante. C’est après un match Valenciennes-Bordeaux en 2009 que Chapron a sauté le pas. Ce soir-là, il avait été accusé par les Nordistes de leur avoir promis en plein match une descente en Ligue 2. L’ancien arbitre a depuis gagné ses procès contre le président et le capitaine de VAFC de l’époque, ceux-ci ayant été condamnés au civil pour propos diffamatoires.

« Bizarrement après ça, je n’ai plus jamais eu de problèmes avec les joueurs, sourit-il. J’ai un collègue qui m’a même dit un jour, après l’affaire avec Chafni, que ça avait été une assurance-vie pour lui car il avait été accusé d’avoir tenu des propos racistes contre le joueur d’Auxerre. Comme on avait les enregistrements, on s’est aperçu qu’il n’avait jamais rien dit de tel. Malheureusement, le mal était fait pour mon collègue. »

Les joueurs oublient vite le micro

Précurseur en la matière, Tony Chapron ne voit pourtant pas l’ouverture des micros comme « la solution miracle ». « Je n’y crois pas du tout, même si je suis favorable à cette réforme. Aujourd’hui les stades sont vides, on peut entendre ce que les joueurs disent à l’arbitre sur le terrain et je n’ai pas l’impression que ça change beaucoup leur manière de parler et de se comporter. Je trouve que c’est très bien d’être transparent, ça permet d’éviter certaines polémiques, mais je ne suis pas sûr que ça ait un impact sur les comportements. »

C’est aussi ce qu’a pu constater Bertrand Layec lors de la finale PSG-Auxerre : « Je dirais qu’il y a eu un peu de retenue de leur part dans les premières minutes, mais ils ont vite retrouvé leurs vieux réflexes. Je me souviens que j’ai pris une décision importante à la 63e lorsqu’il a fallu exclure un joueur parisien et je n’ai pas senti que les joueurs se retenaient forcément ! » Plutôt favorable à cette réforme, l’ancien arbitre breton ne demande qu’une chose : « que le micro n’inhibe pas trop le comportement des acteurs. Le football est un sport de passion, d’émotions, et il faut aussi qu’on ressente ça sur le terrain. »