Cyclisme : Thibaut Pinot va-t-il venir à bout de ce satané mal de dos?

BLESSURE Six mois après sa chute en début de Tour de France, le coureur de la Groupama-FDJ est toujours dans l'incertitude quant à son physique

Nicolas Camus

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Thibaut Pinot lors du Tour de France, le 6 septembre 2020.
Thibaut Pinot lors du Tour de France, le 6 septembre 2020. — Tim De Waele/AP/SIPA
  • Thibaut Pinot sera ce mercredi au départ de Tirreno-Adriatico, une course à étapes d’une semaine dans le nord de l’Italie.
  • Six mois après sa violente chute lors du Tour de France, le coureur de la Groupama-FDJ, qui a décidé cette année de se concentrer sur le Giro, n’est toujours pas totalement remis de ses blessures au dos.
  • Pessimiste il y a encore quelques semaines, il espère « trouver du rythme et de la confiance » en Italie.

La saison de vélo a recommencé depuis quelques semaines maintenant, et on ne sait toujours pas si elle vaut vraiment le coup d’être suivie. Loin de nous l’idée de vouloir dramatiser, bien sûr, mais si Thibaut Pinot n’arrive pas à se débarrasser de ses problèmes de dos, elle n’aura pas la même saveur. Plus de quinze ans d’expérience sur le circuit ATP avec Richard Gasquet auraient pu nous vacciner, mais il faut croire que le cœur se fiche bel et bien de la raison.

Alors que le Franc-Comtois se présente ce mercredi au départ de Tirreno-Adriatico, on ne sait pas trop à quoi s’attendre. Pour être honnête, sa grande interview dans les colonnes de L’Equipe début février nous avait un peu flingué le moral. « Ça a été compliqué, tout l’automne, tout l’hiver. Je pensais être sur la bonne voie en fin d’année et puis depuis quelques jours, ce n’est pas terrible », disait-il, ne cachant pas ses doutes pour la suite, « parce que ça va quand même faire six mois ».

« On croit que ça va mieux et le lendemain on replonge »

Six mois, effectivement, depuis cette satanée première étape du Tour de France et cette chute lourde de conséquences à Nice – sacrum et iliaque fissurés, avec d’importantes contusions dans la zone. Depuis la reprise, il oscille entre le mieux et le clairement moins bien. Courant février, par exemple, sur le Tour des Hautes-Alpes et du Var, il a passé deux bonnes journées, avant de décrocher lors de la 3e étape, décrivant des sensations « pas top ». Et puis une semaine plus tard, il terminait les Boucles Drôme-Ardèche « content » d’avoir pu enchaîner les efforts à haute intensité.

« C’est toujours compliqué quand on a du mal à cerner l’origine du problème, estime Thomas Voeckler, consultant pour France TV. A choisir, mieux vaut se casser franchement quelque chose, au moins on est fixé sur la durée d’indisponibilité et ensuite on repart. Là, on croit que ça va mieux et le lendemain on replonge. Ça doit être usant. »

Une centaine de coureurs était tombée lors de cette chute massive à 3 km de l'arrivée à Nice.
Une centaine de coureurs était tombée lors de cette chute massive à 3 km de l'arrivée à Nice. - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/POOL/SIPA

C’est ce que disait Jacky Maillot, le responsable médical de la Groupama-FDJ, après l’abandon de Pinot sur la Vuelta en octobre dernier : « Ce type de lésion est moins spectaculaire qu’une fracture mais les microfissures sont aussi très longues à cicatriser. Surtout, l’articulation sacro-iliaque est très sollicitée lorsqu’on fait des efforts, avec du braquet ou en danseuse. »

Pour une mise à jour officielle, il faudra attendre un peu. Sollicitée la semaine passée, l’équipe française ne désirait pas s’exprimer sur son cas dans l’immédiat. Mercredi dernier, Pinot a terminé le Trofeo Laigueglia au chaud dans le peloton, laissant son coéquipier Valentin Madouas montrer le maillot aux avant-postes. Il espère pouvoir accélérer la cadence sur Tirreno, notamment lors de l’arrivée au sommet de la 4e étape jugée à Prati di Tivo, après une ascension de 15 bornes à 7 % de moyenne. Le général devrait se jouer en grande partie là, mais ce n’est pas (encore) ce qui intéresse le petit prince de Mélisey, « venu sans se fixer d’objectifs particuliers », à quelques semaines du Giro, son grand objectif.

Une entorse à son règlement

Il faut dire que l’hiver a été compliqué pour le Français. Le retour impromptu des douleurs l’a poussé à accepter ce qu’il avait toujours refusé : une infiltration. « D’un point de vue éthique, j’ai toujours été contre, expliquait-il à L’Equipe. Là, on était dans une période totalement hors compétition. Jamais je n’aurais fait ça entre deux courses. » Ce qu’il raconte sur le sujet dans la suite de l’interview est d’ailleurs sacrément intéressant, car on touche à la manière de se soigner, une question toujours délicate dans le vélo.

« Si vous savez bien utiliser les infiltrations… »

Aujourd’hui, les corticoïdes, qui servent à lutter contre une infection ou une douleur, sont interdits pas voie générale (orale, intraveineuse et intramusculaire) mais autorisés sous certaines conditions au niveau local. Ils peuvent être administrés par un collyre ou une pommade, mais le sont la plupart du temps par infiltration. « Lors d’une infiltration, une partie de la molécule peut passer dans la circulation générale, et donc avoir un effet boostant, explique Gérard Dine, professeur de biotechnologie et médecin biologiste au CHU de Troyes. On appelle ça un passage systémique. Si vous savez bien utiliser les infiltrations, vous pouvez vous arranger pour qu’elle permette un passage systémique significatif. »

Autrement dit, des gens mal intentionnés peuvent toujours s’arranger pour donner un petit coup de pouce à la performance. Et l’effet peut être durable. « Cela dépend du coureur, de son poids, de l’endroit où est pratiquée l’infiltration et du produit utilisé, mais si l’on utilise des " corticoïdes retard ", cela peut aller jusqu’à trois semaines », assure le Docteur Dine. Pour en revenir à Thibaut Pinot et ses maux de dos, il pourrait donc certainement aller mieux tout en restant dans la légalité. « Quand je vois l’effet que l’infiltration m’a fait dans le dos, je me dis que des courses, il y en a plusieurs que j’aurais finies », estimait-il d’ailleurs. Mais le bonhomme n’est pas du genre à mettre ses convictions de côté. « Je resterai droit dans mon truc », assure-t-il. Thomas Voeckler n’en doute pas :

« Sa prise de position est tout à son honneur, et n’est pas surprenante venant de lui. Il fait partie de ces coureurs qui ont une conception limpide de leur métier. Personne ne doute de son intégrité, comme c’est le cas pour beaucoup de coureurs aujourd’hui. Le vélo, après avoir été montré du doigt, est désormais montré en exemple. Dans d’autres sports, certains passent pour des durs au mal quand ils jouent sous infiltration. »

La pratique est en effet très répandue dans le haut niveau. Les footballeurs ne s’en cachent pas, pas plus que Rafael Nadal lors du dernier Open d'Australie, par exemple. Le cyclisme, longtemps décrié et désormais en pointe, franchira une nouvelle étape en 2022 avec l’interdiction totale des corticoïdes en compétition. « Si la nouvelle génération peut connaître le vélo sans tout ça, je pense qu’on verra une différence », estimait Pinot dans son interview. Il n’est pas obligé de s’oublier. Le troisième du Tour 2014 n’a que 30 ans, après tout, et encore quelques saisons à nous faire espérer. S’il faut que son dos soit classé patrimoine national à restaurer pour cela, on ira nous-même au ministère.