« Personne ne m’a jamais arrêté dans la rue pour me dire : "T’es un gros con !" », confie Raymond Domenech

« 20 MINUTES » AVEC L’ancien sélectionneur des Bleus a repris du service au FC Nantes fin décembre après dix ans d’inactivité dans le foot

Propos recueillis par David Phelippeau

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Raymond Domenech, l'entraîneur du FC Nantes.
Raymond Domenech, l'entraîneur du FC Nantes. — SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ce vendredi, rencontre avec Raymond Domenech, qui a défrayé la chronique fin décembre en acceptant de prendre les rênes du FC Nantes, en grosses difficultés en Ligue 1.
  • L’ancien sélectionneur des Bleus nous parle de lui, évoque son rapport avec les médias et la souffrance pour ses proches au moment du Mondial en Afrique du Sud.

Au bout de quelques minutes d’entretien, il a fini par lâcher cette phrase avec un sourire dont il ne s’est jamais départi : « Peut-être que je fais une erreur à parler de moi comme ça… » Pour 20 Minutes, Raymond Domenech (69 ans) a accepté pendant près de quarante minutes, en salle de presse à la Jonelière, de jouer le jeu. Celui de ne pas parler du tout de foot, mais de lui. De l’homme qui à la fois divise, agace et captive. De l’ancien sélectionneur des Bleus (2004-2010) escorté à tout jamais par le fiasco de l’équipe de France  en Afrique du Sud en 2010. Son arrivée à Nantes fin décembre a affolé non seulement la presse locale mais aussi la presse nationale. 20 Minutes a cherché à comprendre pourquoi cet homme, honni en France après le camouflet de Knysna, « fascine » à ce point-là.

Raymond, avez-vous le sentiment d’être un incompris ?

Je ne me pose pas ce genre de question. On ne peut jamais empêcher les gens de penser des choses. Moi, j’ai l’impression d’être à ma place, d’être cohérent. Contrairement à ce que les gens pensent, je ne fais rien pour provoquer ou pour justifier quelque chose ou pour prouver quelque chose. Mais, je comprends qu’on puisse penser ça… Il y a des personnes qu’on aime ou qu’on n’aime pas, cela fait partie de la vie. Les gens plus médiatiques, on a l’impression que ça prend plus d’ampleur. Mais, moi, ça ne me pose pas plus de problèmes que cela.

Peut-être que c’est davantage « mal-aimé » qui vous correspond alors ?

Je vis dans un petit village à Nanterre car le centre est un petit village. Je fais partie des meubles. Le sentiment d’être mal vu, je ne l’ai pas. Je ne vis qu’avec des gens avec qui j’ai de bons rapports. Je suis simplement un habitant du village, un bon voisin qui discute avec tout le monde.

Vous dites souvent que vous êtes populaire, c’est vraiment le cas alors ?

Personne ne m’a jamais arrêté pour me dire : « T’es un gros con ! ». A Nanterre, le premier mois où je suis arrivé, il y avait toujours des jeunes qui sonnaient à notre porte et qui partaient en courant. Cela a duré trois ou quatre jours. Et un jour, j’ai attendu derrière la porte. Quand ils ont sonné, j’ai ouvert. Ils ont été surpris. Je leur ai dit que j’avais des enfants très jeunes qui dormaient. On a discuté une bonne demi-heure. Ils ne l’ont plus jamais refait. Je les connais tous maintenant et on se dit bonjour. Je n’ai pas de souci avec les gens. Je fais mes courses, je vais au ciné – enfin quand on pouvait. Je ne sais pas si c’est être populaire, mais c’est être normal simplement.

Les réseaux sociaux, et dans une moindre mesure la presse, ne vous loupent pas quand même…

Sur les réseaux sociaux, quand j’ai quelque chose à dire, je l’écris et ce que les gens en pensent, ce n’est pas un problème. Je poste par exemple une photo et après je ne m’occupe pas des commentaires… Les réseaux sociaux, le plus souvent sous couvert de l’anonymat, sont le réservoir du mal-être de beaucoup de gens. Les journaux, je lis. Pas toujours au moment où je dois les lire. Souvent, je les empile et je les consulte quelque temps après.

Et votre côté provocateur…

De l’amusement. Je ne provoque pas les gens.

Raymond Domenech lors de l'entretien.
Raymond Domenech lors de l'entretien. - SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA

En septembre 2008, avant une rencontre des Bleus, quand vous entrez dans la salle de presse et que vous déclarez que vous sentez l’odeur du sang, c’est de la provoc’non ?

C’est vraiment ce que j’ai ressenti quand je suis entré dans la pièce. Mais quelques secondes avant d’entrer, je ne savais pas que j’allais parler de ça. Sincèrement. Je n’étais pas là pour ça. C’était avant France-Serbie, il fallait absolument gagner pour rester dans la course à la qualification. La salle était pleine et j’ai vraiment senti cette odeur… Cela a pu être considéré comme ça, mais ce n’était pas l’objectif. Les gens prennent souvent ce que je dis pour de la provoc'. Je dis juste ce que je pense et ce que je sens, mais jamais dans le but de provoquer.

Récemment, vous avez eu des propos malheureux sur Maradona ?

Je ne voulais pas provoquer. J’ai peut-être choisi le mauvais exemple. J’aurais dû prendre celui de Messi. Je voulais juste dire que nous entraîneurs, on rêve tous d’avoir les plus grands joueurs du monde. On me dit souvent de faire attention car en fait les gens ne retiennent que certaines de mes phrases et pas tout ce que j’ai dit avant. Je fais moi-même les titres avec mes déclarations. Oui, c’est un parasite, mais ce n’est ni volontaire, ni de la provoc'.

Vous aimez vous amuser de certaines situations. Quand vous demandez la main d’Estelle Denis [sa compagne] à la fin d’un match, en direct à la télé, c’est de l’amusement ?

Ah non, ne confondez pas l’amour et l’amusement. Avant cette phrase, j’ai fait le bilan du match pendant plus d’un quart d’heure, ça, on l’oublie. A la fin, le journaliste me demande : « Et maintenant, qu’est ce que vous allez faire ? » Moi, j’avais tourné la page, j’avais fait mon bilan. Je voulais passer à autre chose. Et j’ai dit ce que je ressentais. Ce n’était pas de la provoc. On revient à votre première question sur l’incompris. Si vous saviez le nombre de personnes – et surtout des femmes – qui m’ont dit : « Qu’est ce que c’était beau ! » Comme quoi, hein ! Le microcosme du foot a trouvé que c’était de la provoc', de la protection… Tous les gens qui n’ont vu que le côté sentiment m’ont dit que c’était beau.

Mais pourquoi on parle autant de vous ? Ici, à Nantes, certains vous reprochent d’être un pro de la com'…

Attendez ! Qui me pose les questions ? Moi, je pensais qu’on allait parler de Nantes là. Du club, de la suite, du projet. Je ne sais pas pourquoi les gens veulent toujours en savoir plus que ce que je dis et ce que je répète inlassablement. Si je pouvais rester dans l’ombre… et qu’on ne parle que des joueurs du club, ça me va. On a même dit que c’était les joueurs qui faisaient l’équipe en 2006, ça me va très bien ! Cela ne m’agace pas du tout ! Je ne suis pas le chef suprême.

On vit normalement après ce que vous avez vécu en Afrique du Sud en 2010 ?

J’ai mis deux ans et jusqu’à la parution de mon livre* pour vivre normalement. Après, j’ai repris une vie normale. Jusque-là je vivais toujours au rythme des entraînements, des matchs, des collations.

Il y avait néanmoins un besoin de couper, de se retrouver tout seul…

Pas tout seul non… avec la famille, les amis. De revivre une vie normale. C’est ce que je dis souvent aux entraîneurs : « N’ayez pas peur de couper une année ! » On est bien plein d’énergie quand on revient. Ce métier est usant pour tous les coachs à tous les niveaux. Il faut aussi apprendre à couper pendant le temps où on est en poste. Souvent, les entraîneurs font du 24 heures sur 24. Il faut être capable de fermer le téléphone deux jours, d’aller au cinéma, etc., mais les entraîneurs ont du mal.

Avez-vous eu besoin de vous reconstruire ? Cela a été violent ce que vous avez vécu en 2010…

Ce n’est pas pour moi que ça a été le plus violent. C’est pour Estelle et les enfants, et plutôt les plus âgés. Les deux autres étaient trop petits pour en voir les conséquences. Mais j’ai deux enfants qui ont plus de 30 ans, 40 ans même pour l’une aujourd’hui, et pour eux, ça a été très dur. Et pour mon entourage aussi. De lire, d’entendre ça. Ma mère quand elle a lu le titre de L’Equipe [«Va te faire enculer sale fils de pute »], oui, ça a été dur. C’est cette forme de culpabilité qui a été dure pour moi. De se dire : « Je suis responsable de tout ça, de ce qu’ils vivent ! » Après, je ne le suis pas car ce sont les conséquences de ce qu’il y a autour. Mais c’est par mon intermédiaire qu’il arrive ça sur les gens qu’on aime. Et eux souffrent. Nous, on est habitués à ça les entraîneurs…

Mais on ne peut pas être habitués à ça, à un tel déferlement ?

Mais si. Complètement. On est tous habitués à ça. Ce qu’a pris Rudi [Garcia] à Lyon ou à Marseille. Claude Puel. Tous à un moment ou à un autre…

Raymond Domenech est arrivé fin décembre à Nantes.
Raymond Domenech est arrivé fin décembre à Nantes. - SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA

Mais pour vous, c’était un événement en mondiovision !

Ce qui est retransmis au niveau mondial n’a pas plus d’impact que ce que vit l’entraîneur dans son village… C’est pareil. Il y a les mêmes effets. Il y a les gens autour qui peuvent mettre une pression parce qu’il y a eu un petit papier dans la chronique du journal régional du coin où le mec se fait allumer. Que ça soit mondial, interplanétaire, local… C’est ce qu’il y a autour qui compte. Le reste on ne le voit pas. Ce n’est pas parce que c’était un événement planétaire que ça a démultiplié les problèmes qu’ont eus mes enfants, ma femme et mes parents à ce moment-là.

C’est cette carapace que vous avez qui vous permet d’être insensible à ça ?

J’aime bien prendre l’histoire de la grenouille qu’on plonge dans l’eau. Vous la connaissez ? Vous prenez une grenouille, vous faites bouillir de l’eau, vous la jetez dans l’eau, elle meurt directement. En revanche, vous la mettez dans l’eau froide, vous faites bouillir l’eau tout doucement, elle va s’habituer à la chaleur et vivre beaucoup plus longtemps. C’est comme nous les entraîneurs. Moi, je vis ça depuis l’âge de 19 ans. Déjà joueur, on a vécu cette pression.

Qu’est ce que vous aimeriez qu’il reste de vous plus tard ?

Je ne me pose pas la question. J’ai cette philosophie de l’instant présent. Les gens retiendront ce qu’ils veulent, ce n’est pas mon problème.

Vous avez été consultant à la chaîne L’Equipe durant de longues années. Qu’avez-vous appris sur le métier de journaliste ?

Je n’ai pas toujours fait comme il fallait avec les médias. A un moment, j’ai un peu fermé la porte en me disant "je fais mon boulot et qu’ils fassent le leur", alors qu’on ne peut pas faire chacun de notre côté. On doit le faire en collaboration. Ce que j’ai aussi appris c’est que les journalistes malhonnêtes, il n’y en a pas beaucoup. Il y en a, j’en connais quelques-uns, mais pas beaucoup. J’ai compris qu’on ne pouvait pas mettre de barrières entre vous et nous. Ce n’est pas possible. J’ai compris aussi que vous deviez faire votre métier et poser certaines questions, et ce n’est pas forcément de la malhonnêteté, de la méchanceté. C’est parce que vous avez besoin d’étoffer un peu vos papiers, de sortir des sentiers battus…

On a des angles précis parfois, comme aujourd’hui avec cet entretien seulement sur vous. Il y a dix ans vous auriez peut-être quitté la salle avant la fin non ?

Non, je l’aurais faite cette interview, mais de manière plus cynique, plus sarcastique.

Vous auriez provoqué donc ?

Oui, mais sans avoir conscience de le faire. Provoquer c’est faire quelque chose en sachant pertinemment ce qu’on est en train de faire. Ce n’est pas pareil. A l’époque, j’étais assez vif dans les échanges. Je fonctionnais comme ça, mais ce n’était pas de la provoc’ encore une fois.

*Tout seul. Souvenirs, de Raymond Domenech, éditions Flammarion (novembre 2012)