FC Nantes : L'arrivée de Raymond Domenech, ou la plus mauvaise idée de l’histoire du foot français ?

FOOTBALL La signature pour six mois de l’ancien sélectionneur des Bleus est un coup médiatique aux conséquences difficiles à appréhender

Julien Laloye

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Raymond Domenech arrive à Nantes avec une paire de 3.
Raymond Domenech arrive à Nantes avec une paire de 3. — NIVIERE/SIPA
  • Dix ans après Knysna, et 27 ans après son dernier poste en club, Raymond Domenech a retrouvé un banc de touche.
  • L’ancien sélectionneur des Bleus va signer pour six mois avec le FC Nantes.
  • Son arrivée ne fait pas l’unanimité auprès des supporters ni des observateurs les plus avisés de la L1.

Si c’est une diversion pour faire oublier ses ennuis fiscaux du moment, elle est sévèrement burnée. Encore que Waldemar Kita ne puisse être taxé d’opportunisme tardif. Cela fait un moment qu’il a Raymond Domenech dans le viseur. Les deux hommes s’étaient déjà reniflés favorablement en 2019, après le départ de Vahid Halilodzic, mais l’affaire ne s’était pas faite. Trop de craintes par rapport aux réactions, notamment des supporters, murmure-t-on à l’époque. Il faut croire que l’année 2020 a donné du courage au président nantais. Selon nos informations, c’est lui qui a décroché son téléphone pour convaincre Raymond La Science lundi, avant d’organiser le lendemain une rencontre avec une délégation du club nantais, dont Patrick Collot et Franck Kita.

« C’est pire qu’une mauvaise idée, c’est une provocation »

Les joueurs, paraît-il, sont tombés de leur chaise en apprenant la nouvelle. L’homme de Knysna, l’homme des insultes d’Anelka, quand même pas ? La plupart n’étaient pas nés la dernière fois que Domenech s’était installé sur un banc de touche de L1, ou plutôt de D1, pour voir le Bordeaux de Zidane et Dugarry s’imposer à Gerland à l’issue d’une cinquième saison lyonnaise interminable. Les supporters, eux, ont un peu plus de mémoire : cela ne les rend pas plus enthousiastes, bien au contraire, déjà qu’ils ont envie d’emplâtrer leur président comme rarement cette saison. « Domenech, c’est pire qu’une mauvaise idée, c’est une provocation, tacle Antoine, fidèle parmi les fidèles. Choisir le sélectionneur le plus mal aimé de l’histoire des Bleus, qui ne fait pas l’unanimité humainement pour le dire gentiment, c’est jeter encore un peu plus d’huile sur le feu ».

Circulent sous le manteau des vieilles rancœurs qui disent le rejet profond du personnage dans le coin. Domenech joueur qui s’amusait à allumer le parcage des tribunes populaires du temps des échauffements à Marcel Saupin. Domenech cadre de la DTN qui prend de haut le jeu à la nantaise en petit comité. Domenech consultant qui donne des leçons à Claudio Ranieri, le technicien italien le plus classieux passé récemment par nos contrées. « En terme de symbole, c’est un doigt d’honneur monumental que Kita envoie à ses supporters, poursuit Antoine. Il continue de piétiner l’institution. Quand tu veux faire le buzz et qu’il ne se passe rien sur le terrain, tu prends Domenech. On se prépare des mois délétères, avec un mec qui va être trop content d’avoir enfin sa revanche sur le football français ».

Pourquoi Domenech a dit oui ?

Domenech, venons-y. Mettons qu’on entende où Kita veut en venir, mais alors que vient faire l’entraîneur le plus clivant du foot français dans cette galère, à bosser pour un des présidents les plus illisibles du championnat, grand consommateur de coach, avec une équipe en pleine décapilotade, qui devra batailler pour se maintenir ? Rien que la longueur du contrat, déjà : six mois secs au lieu des deux ans minimum, parce qu’il arrive en cours de saison. « Une porte ouverte à toutes les manipulations et aux magouilles des présidents », dixit le président de l’Unecatef, un certain Raymond D.

Même Pierre Reppelini, un ami des plus proches, son second au sein du syndicat des entraîneurs bien de chez nous, se gratte un peu la tête : « Reprendre un club, dix ans après l’équipe de France, je ne sais pas… Jusqu’ici il avait toujours dit non aux sollicitations des sélections nationales, des trucs pourtant mirobolants. Mais s’il y va cette fois-ci, c’est son choix » Il y a eu l’Inde, la Serbie, un pays des Emirats, pour ne citer que ceux qui sont sortis dans la presse. Trop loin, trop long, trop perturbant pour sa vie de famille.

Alors pourquoi Nantes ? La thèse de la revanche est tentante pour « l’entraîneur le plus nul du foot français depuis Louis XVI », une punchline signée Cantona. Après tout, Domenech a eu des jours plus heureux qu’en Afrique du Sud. Vice-champion du monde, évidemment, et champion de France de D2 avec l’OL, un club qu’il a ramené en Coupe d’Europe à partir de rien. Les joueurs de l’époque parlent même de méthodes d’entraînement novatrices et de causeries qui élevaient l’homme autant que le joueur.

« Il a le goût de l’adversité »

« Ça fait 27 ans, quand même, soupire François Manardo sachant qu’en plus entraîneur de club, ce n’est pas le même métier que sélectionneur ». L’ancien chef de presse de Domenech chez les Bleus a beau connaître le bonhomme dans tous ses recoins, il ne voit pas l’intérêt du défi nantais. « A part des coups à prendre. Mais je sais qu’il a le goût de l’adversité, c’est quand tout est difficile qu’il arrive à trouver ses repères. Et puis peut-être que ces dix ans loin du banc ont eu le goût de l’ennui, même si je pensais qu’à 68 ans il était plus favorablement disposé au calme de son rôle de consultant plutôt qu’à remettre son doigt dans l’engrenage. ».

On est d’ailleurs curieux de lire le premier compte rendu de nos confrères de l’Equipe après le derby contre Rennes à la reprise. L’arrivée de Domenech en tant que consultant officiel sur la chaîne du groupe, avait suscité quelques émois en interne, alors le journal et le sélectionneur ne se portaient pas une immense estime, surtout après l’affaire de la Une sur Anelka. « Moi-même je n’étais pas chaud, concède Olivier Ménard, l’animateur de l’Equipe du Soir. Puis l’idée de prendre un peu de distance par rapport à tout ça, finalement ça a été une bonne idée pour tout le monde ».

L’ancien défenseur international y distillait -il va mettre de côté ses fonctions de chroniqueur de côté jusqu’à la fin de la saison- des opinions plus ou moins recevables en les enrobant du trait de mauvaise foi idéal pour le format, comme sur son compte twitter, accréditant l’idée qu’il se situait désormais en marge du marché des entraîneurs.

L’entraîneur moins bavard que le consultant ?

« On n’en parlait jamais, reconnaît Ménard, mais je me souviens qu’il nous avait dit un jour qu’il se voyait bien former un tandem avec un jeune coach, il avait envie de cette transmission pour aider à déminer les situations, ». On pense évidemment à l’art de communiquer, mais sur ce plan, l’entraîneur pourrait être beaucoup moins tranchant que le consultant, comme lors de ses dernières années en équipe de France, quand il était rentré dans le rang après des débuts flamboyants « Je pense qu’il ne dira pas grand-chose, il jouera un peu au chat et à la souris avec les journalistes, mais il faudra surtout décrypter les sous-titres ». Devant la presse ou sur le terrain, Domenech sera cette fois en première ligne pour montrer les qualités des entraîneurs français, qu’il défend jusqu’au bout de la nuit dans des tweets ronchons de général en retraite.

« Pour redresser une situation sportive aussi mal embarquée, il faut un entraîneur avec beaucoup de confiance en lui, mais aussi avec beaucoup d’empathie pour redonner confiance au groupe, juge Manardo. Et même si je souhaite bonne chance à Raymond Domenech, permettez-moi de nourrir quelques doutes quand on connaît le personnage ». On permet d’autant plus qu’on les partage assez largement.