Gérard Houllier restera dans le coeur des supporters de Liverpool.
Gérard Houllier restera dans le coeur des supporters de Liverpool. — Olivier MORIN / AFP

FOOTBALL

Mort de Gérard Houllier : « Presque un Dieu à Liverpool », l’entraîneur était mieux compris en Angleterre qu’en France

Julien Laloye

La disparition de l’ancien manager des Reds à 73 ans a causé une profonde détresse pour toute la génération 2001, celle de Gerrard et Owen

  • Gérard Houllier, en échec en France, est parti entraîner Liverpool à la surprise générale en 1998.
  • Le manager français professionnalise le club à tous les étages jusqu'à signer une saison inoubliable en 2001, avec un quintuplé historique.
  • L'ancien sélectionneur des Bleus a toujours été considéré comme un père spirituel par Steven Gerrard ou Michael Owen. 

Il est rare que lors des jours de deuil d’un homme qui a compté pour le football français, les plus vibrants hommages parviennent en langue étrangère. Pourtant, c’est bien vers l’Angleterre qu’il fallait se tourner lundi pour célébrer Gérard Houllier comme il le méritait. Vers l’Angleterre et vers Liverpool, le club qu’il a remis sur la carte du Royaume grâce à ce quintuplé inoubliable en 2001. L’histoire de son arrivée au bord de la Mersey raconte d’ailleurs quelque chose des ombres et des lumières du personnage en France.

Une signature en catimini à l’été 98

Sélectionneur des Bleus avant Jacquet, formateur de la génération Henry-Trezeguet, DTN du football tricolore depuis 1990, et pourtant très loin sur la photo des champions du monde 98. « Gérard aurait bien voulu continuer les Espoirs, mais Raymond Domenech voulait continuer, alors on est partis un peu contre toute attente », élude le fidèle adjoint Patrice Bergues.

Ce n’est pas une découverte pour les deux hommes, qui avaient déjà rallié la ville des Beatles en stop l’année de leurs 20 ans, pour s’offrir une orgie de football. Houllier y était même venu un peu avant pour rencontrer le correspondant que son lycée du Nord avait trouvé pour lui, avant d’y revenir dans son année de césure universitaire pour y enseigner le français, lui, le prof d’anglais. Le coup de fil du directeur exécutif Peter Robinson, une vieille connaissance, ressemble à un cadeau empoisonné.

Le foot anglais cherche encore sa boussole dans les décombres du Heysel, et les souvenirs du grand Liverpool ont tourné sepia. Il y a même un staff britannique en place, avec lequel le duo composera pendant deux petits mois. « C’était eux ou nous, et j’imagine que Gérard avait eu des assurances, mais il a fallu convaincre les joueurs de beaucoup de choses. Sur le plan de l’entraînement, de la diététique, des soins, il a fallu une bonne année pour nettoyer le club. Songez qu’à notre arrivée, il n’y a même pas de kiné et la moitié des joueurs a un gros souci avec l’alcool ».

La fin du « Bootroom » et des entraînements préhistoriques

On croirait entendre le récit des premiers pas de Wenger avec Arsenal, dans les mêmes eaux que son compatriote. Liverpool vit encore sur le rythme du « Bootroom », cette petite alcôve légendaire accolée au vestiaire des Reds, où les plus grands managers du club depuis Bill Shankly ont façonné le grand destin liverpuldien entre deux gorgées de gnôle et un cigare cubain. Le local a été démembré pour faire de la place à la salle de presse, mais la tradition demeure.

Une tradition qu’il faut bousculer sans jamais lui manquer de respect ? Houllier, qui a choisi de vivre dans le cœur de Liverpool pour sentir le pouls des supporters, ne refuse aucune discussion sur un choix tactique ou une composition d’équipe. « Les gens là-bas aiment leur club, ils veulent dire ce qu’ils ressentent pour essayer de comprendre, et ça Gérard le comprenait bien, ce n’était pas quelqu’un qui s’échappait ».

« Gérard avait du temps pour tout le monde »

Le Français, qui sur la fin de son mandat a pu mal vivre certaines critiques des anciens joueurs, ne tourne jamais le dos à la légende. Ian Rush, un temps intégré au staff comme coach des attaquants, avait du mal à dissimuler son émotion. « Ce qu’il a fait à Liverpool est incroyable. J’étais sous le choc quand j’ai appris. J’ai eu la chance qu’il me prenne comme coach des attaquants, et même si je n’étais pas un mauvais attaquant je crois, il m’a appris un nombre incroyable de choses. C’était un gentleman et ce que je retiens de Gérard Houllier, c’est qu’il avait du temps pour tout le monde, même pour parler aux supporters. Il avait enseigné à l’université de la ville, il savait comment ça fonctionnait ».

Les journalistes qui suivent le club, parfois supporters d’Everton, sont également choyés au point de devenir des amis proches et de le rester longtemps après son départ. Il n’est pas rare qu’Houllier fasse envoyer un bouquet de fleurs pour un anniversaire, ou une naissance. Avant même la consécration sportive, il fait corps avec la ville, corps avec les Reds. Sur son lit d’hôpital, alors qu’il est passé à « un millimètre de la mort » avant un match face à Leeds, il se lie d’amitié avec l’infirmière Helen Cain, qui s’occupe de lui au Broadgreen Hospital. Il prend des nouvelles des Richy, Chris, et Claire, ses trois enfants, puis rentre chez lui.

Le quintuplé de 2001 pour l’éternité

Quelques semaines après, il invite toute la famille à passer la journée à Melwood, le centre d’entraînement des Reds, dont il a redessiné les fondations. Le quintuplé de 2001 est passé par là (coupe de l’UEFA, coupe de la Ligue, Cup, Supercoupe d’Angleterre et Supercoupe d’Europe), et si Gérard Houllier est encore le coach, il est presque devenu un mythe. Son retour surprise pour un match de C1 contre la Roma cinq mois après son opération fait rugir de plaisir Anfield, qui pleurait de joie l’été précédent. Bergues : « La parade qu’il y a eue dans la ville après le dernier match en 2001, c’était exceptionnel, je ne sais pas combien d’heures on a défilé, les gens pleuraient sur notre passage. Ils nous disaient merci de leur avoir redonné leur fierté ».

Avec son professeur français, Liverpool est redevenu un club qui gagne avec les gamins du centre de formation. Steven Gerrard, Michael Owen, Jamie Carragher, pour ne citer que les plus connus, sont nés au football ces années-là. Désormais célèbre consultant pour SkySport, l’ancien défenseur des Reds a eu des mots extraordinaires pour son ancien manager :

« Ce qu’il a fait pour moi, pour Stevie ou pour Michael Owen quand il est arrivé, je ne pense pas qu’un seul d’entre nous puissions l’oublier, ni oublier tout ce que ça a pu signifier pour nous. Je pense que n’importe qui, à 20 ans, est une éponge et désire "ingurgiter" autant d’informations que possible de la part de son entraîneur. J’adorais mon entraîneur et aujourd’hui je suis dévasté par la nouvelle sa mort. Le club avait eu des heures difficiles dans les années 90, et c’est avec lui que Liverpool a de nouveau remporté des trophées. C’est une légende absolue à mes yeux, j’ai toujours pensé que son travail avait été sous-estimé à Liverpool. Quand on regarde l’équipe qui a gagné la C1 en 2005, la majorité était le noyau dur formé par Houllier. Tout le travail qu’il a accompli, il l’a légué au club sous forme de testament et c’est un peu grâce à lui que le club est ce qu’il est aujourd’hui ».

Evidemment, la fin de parcours fut plus difficile, et Houllier a buté comme les autres sur ce maudit titre de champion qui s’est soustrait aux Reds jusqu’à Klopp. Mais l’image du technicien français n’a souffert d’aucune décote avec les années de l’autre côté de la Manche. « On a été invités il y a quelques années à coacher une équipe d’anciens joueurs de Liverpool pour un match de bienfaisance, c’est comme si on n’avait jamais quitté le club. 90 % des gens qui y travaillaient à notre époque sont toujours là, c’est une telle chance d’être un Liverpuldien, personne ne part, et je pense que Gérard était reconnu comme un des leurs, c’était presque un dieu là-bas ».

« Comme si on n’était jamais partis »

Il avait échangé quelques messages avec Carragher ces dernières semaines pour confirmer sa présence à la soirée des 20 ans de l’exploit de 2001, prévue l’an prochain. L’occasion d’un autre hommage encore plus poignant, dans un Anfield qu’on ose imaginer rempli jusqu’aux cintres pour chanter à la gloire de son ancien manager défunt.