PSG-Basaksehir : Demba Ba est-il le joueur engagé contre le racisme dont le foot avait besoin ?

FOOTBALL L’attaquant franco-sénégalais de Basaksehir est devenu le symbole du ras-le-bol des joueurs contre les préjugés racistes sur les terrains de foot après l’incident du Parc des Princes

J.L.

— 

Demba Ba s'explique avec l'arbitre incriminé au Parc des Princes, le 9 décembre 2020.
Demba Ba s'explique avec l'arbitre incriminé au Parc des Princes, le 9 décembre 2020. — VS Press/SIPA
  • Demba Ba est le joueur qui a fait basculer l'incident raciste au Parc des Princes dans une autre dimension.
  • C'est à son initiative que les 22 joueurs ont quitté le terrain, pour ce qui peut représenter un tournant dans l'histoire de l'anti-racisme dans le foot.
  • L'attaquant franco-sénégalais a été fidèle à son engagement pour un combat qu'il poursuit depuis longtemps. 

Il s’en est fallu d’une fanfaronnade lancée comme on jette une pièce en l’air pour changer (un peu) la face du monde. « Venez, on se barre ». Et tout le monde s’est barré, faisant sauter une digue jusque-là indestructible dans les esprits. Demba Ba n’était pas visé par les insultes racistes proférées par un membre du corps arbitral de la rencontre entre le PSG et Basaksehir, pourtant, il a totalement éclipsé la victime, l’ancien international camerounais Achille Webo désormais adjoint dans le staff du champion de Turquie.

« Demba est quelqu’un qui déteste l’injustice »

« L’arbitre est vraiment mal tombé », en plaisanterait presque Ricardo Faty, un proche, lui aussi passé par la Turquie et la sélection sénégalaise. « Demba, c’est pas non plus un Black Panther, mais son côté militant s’exprime simplement parce qu’il déteste l’injustice, quelle qu’elle soit. Il est droit, il a un très bon caractère. Il avait déjà témoigné dans plusieurs affaires de ce type ».

Cela explique une certaine agilité intellectuelle à l’heure de prendre la mesure de la secousse au Parc des Princes. Pendant que Webo, on le comprend, sortait de ses gonds, et qu’une partie du staff de l’équipe turque pestait sans trop savoir pourquoi, Demba Ba a allumé l’interrupteur pour tout le monde : « En parlant d’un joueur blanc, tu dis 'ce gars' et pas 'le gars blanc'. Donc pourquoi tu dis ' le gars noir' pour parler d’un joueur noir ? ».

Aussi simplement que ça. Ceux qui connaissent un peu le personnage ou qui le suivent sur les réseaux sociaux n’ont pas pu être surpris par sa colère froide. Le Francilien est depuis longtemps l’un des quelques visages qui sortent du lot quand on parle d’anti-racisme dans le foot de haut niveau.

Il avait réussi à faire suspendre un adversaire pour une injure raciste

Tout au long d’une carrière impressionnante, entamé dans l’anonymat de la CFA à Rouen, Demba Ba a dénoncé inlassablement les agressions racistes dont il a souffert. En Angleterre, où il avait forcé Liverpool à ouvrir une enquête sur des insultes proférées par un de ses supporters, en Chine, où il avait accusé directement un adversaire de s’en être pris à lui pour sa couleur de peau. L’affaire avait embarrassé en haut lieu, et la Fédération s’en était sortie par un tour de passe-passe assez comique. Six matchs de suspension pour l’impétrant, un certain Zhang Li, officiellement sanctionné pour avoir « perturbé le bon déroulement du match et provoqué du désordre et des répercussions sociales négatives ». En Italie, aussi, pour finir, même s’il n’y a jamais évolué.

Après les cris de singe adressés à Romelu Lukaku et les justifications sidérantes de bêtise de ses supporters de l’Inter, l’homme qui avait déjà renvoyé le PSG aux vestiaires pour de bien plus mauvaises raisons avec Chelsea a carrément appelé au boycott de la Série A. « Voilà la raison pour laquelle j’ai décidé de pas jouer en Italie lorsque j’en avais la possibilité. À ce stade, j’espère que tous les joueurs noirs vont quitter ce championnat. Cela n’arrêtera certainement pas leur stupidité et leur haine, mais au moins ils n’affecteront pas les autres races ».

Un sportif très engagé sur les réseaux sociaux

C’était un combat perdu d’avance, mais il fait honneur à un joueur « engagé, intelligent, capable d’aller au bout de ses convictions », résume joliment Gaëtan Muller, son ancien conseiller marketing, resté proche de l’attaquant de Basaksehir. « Il a entraîné derrière l’ensemble des joueurs mais c’est logique quand on regarde son parcours. Il a toujours eu un franc-parler et une position assez ferme sans langue de bois. Au Parc, il était lui-même ».

Comme sur son compte twitter, où il prend naturellement position contre les discriminations, notamment quand elles concernent les musulmans, à l’image de son intervention sur la BBC pour s’inquiéter du sort réservé par le pouvoir chinois aux Ouïgours. Il s’y perd un peu parfois et certains posts laudateurs sur Erdogan font un peu tache, mais Demba Ba n’a jamais été dans le calcul.

« Sans trop en révéler, Demba est un garçon très actif dans plusieurs domaines, reprend Faty. Il aide les personnes socialement, financièrement, il est connu pour ça mais il n’a pas besoin que ça se sache. Il n’a pas besoin de reconnaissance, c’est pas dans sa nature. Ça s’est vu hier, il a sauté du banc, c’était spontané, ce n’était pas de l’opportunisme ». Si l’ancien Nantais admet s’être laissé déborder par l’enthousiasme en comparant l’ancien gamin de Sèvres à Malcolm X sur Twitter, l’attitude de Demba, et son épaisseur intellectuelle peuvent-ils en faire une sorte de porte-voix officiel de l’anti-racisme ?

Un avenir tout tracé ?

« Je ne me permettrais pas à m’avancer là-dessus, réfléchit Gaëtan Muller. Demba n’est pas quelqu’un qui aime se montrer. Il se bat pour des causes, sans l’objectif d’être mis en avant ou de se mettre en avant. Mais laisser une trace, faire avancer les choses… Ça lui appartiendra ». « C’est un homme de conviction, qui parle très bien et qui sait fédérer, chapeau, poursuit Louis Saha, présent au Parc des Princes pour RMC. En plus il est très concis et il a cette prestance qui fait qu’on l’écoute ». Les joueurs comme les officiels, puisque selon plusieurs sources, Demba Ba serait lui-même allé plaider pour un report de la rencontre auprès du délégué de l’UEFA mardi soir, sans passer par le filtre de ses dirigeants.

« A notre échelle de joueurs de foot, on peut imiter l’attitude d’un Moussa Marega [qui avait quitté le terrain avec Porto la saison passée], mais si les manifestations dans un stade se reproduisent, il faut que les 22 acteurs quittent le terrain, imaginait l’attaquant franco-sénégalais dans une interview prémonitoire accordée au Parisien fin octobre. C’est aux joueurs de prendre leurs responsabilités ». Lui a pris les siennes depuis longtemps.