Paris 2024 : « L’Europe et la France ont relancé le breakdance », applaudit le coordinateur de l’équipe de France, Abdel Mustapha

INTERVIEW L’entraîneur et coordinateur de l’équipe de France de breakdance réagit avec enthousiasme à la validation du breaking à Paris 2024

Propos recueillis par William Pereira
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L'ancien champion et désormais entraîneur-coordinateur de l'équipe de France, Abdel Mustapha
L'ancien champion et désormais entraîneur-coordinateur de l'équipe de France, Abdel Mustapha — Abdel Mustapha

Dans la grande course à la modernisation d’un Comité olympique (CIO) mu par la peur de voir ses Jeux olympiques​ tomber en désuétude, les disciplines additionnelles auront leur rôle à jouer. A Tokyo 2020, l’escalade, le skateboard et le surf feront leur apparition. Trois disciplines que l’on retrouvera trois ans plus tard au côté d’un nouveau venu : le breakdance, dont le CIO vient de valider la présence à Paris 2024. Enfin, pas si nouveau d’ailleurs. B-boys et B-girls (les danseurs) ont déjà goûté au parfum olympique à l’occasion des tout premiers JO de la jeunesse (JOJ) de Buenos Aires en 2018 et ont même suscité un certain enthousiasme.

Ce n’était pourtant pas gagné. Dans le milieu du breaking, l’intérêt du CIO et le cadre olympique a d’abord fait craindre une dénaturation de l’ambiance urbaine inhérente à cet art de rue. Les JOJ, ont, semble-t-il, mis tout le monde d’accord, nous dit Abdel Mustapha, ancien champion du monde, désormais entraîneur et coordinateur national de l’équipe de France. Revenu d’Argentine avec une médaille d’argent, celle de Martin Lejeune, il a désormais pour mission de terminer la structuration de la discipline et d’aller chercher des talents médaillables à Paris 2024. Interview rythmée.

Qu’est-ce que ça signifie pour le breaking, d’être adoubé par le CIO ?

D’abord il faut dire, et ça n’engage que moi, qu’il y a d’abord eu des avis au sein de la communauté qui divergeaient mais qui se rejoignent de plus en plus depuis les JO de la jeunesse. L’événement a donné un avant-goût de ce que pouvait être cette compétition olympique et ça a permis d’effacer certaines inquiétudes quant à la possible dénaturation de la discipline. On se demandait « est-ce que ça va être fait par des gens du milieu ? »

Et au bout du compte, on a bien vu que les JOJ, c’était des battles comme les autres aussi bien dans l’aspect compétition que technique, avec des jurys qu’on avait l’habitude de voir, des speakers, des DJ et pas de figures imposées. Ces inquiétudes ont donc été effacées. Ce qui a changé aussi, c’est qu’avant on avait des championnats officieux, on avait des champions de France, des champions du monde tous les week-ends. Mais là, avec les JO, Martin [Lejeune] qui revient des JOJ avec la médaille d’argent, c’est le seul à pouvoir dire qu’il est vice-champion. Cet aspect officiel a changé énormément de choses.

Ça s’est passé comment aux JOJ de Buenos Aires ?

On n’était pas seuls dans le sens où il y avait du skate et d’autres disciplines urbaines donc forcément il y avait une ambiance urbaine, lifestyle, échange artistique, culturelle… Un DJ qui met de la musique, forcément ça attire. Les gens viennent parce qu’ils écoutent la musique du moment. Le hip-hop est l’une des plus écoutées dans le monde, donc forcément le fait qu’il y ait de la musique fait écho et les gens viennent… C’est vraiment un aspect festif et sportif à travers la compétition, parce que ça reste des battles, du 1 vs 1, des tours, des jugements. Tout ce mélange ça a plu. On était dans le village olympique quand Martin est rentré après sa médaille d’argent, t’avais tous les B-Boy et B-girls qui venaient danser c’était la folie. C’est en ça que ça a été un succès, ça touche la jeunesse et ça a une dimension sportive, mais pas que.

Quels seront les formats des épreuves aux JO 2024 ?

On attend l’annonce officielle qui tombera dans la semaine. Mais il était question d’une compétition B-boy individuelle et B-girl individuelle au même format que les JOJ.

Combien de rounds ?

Ça aussi c’était énorme, quand Martin est allé là-bas, ça a été un changement. Une compétition classique c’est huit rounds, disons dix maximum quand tu es dans un top 8 ou dans un top 16. Là, Martin quand il est arrivé à Buenos Aires c’était 18, et il en avait que six [en « réserve »]. Il a dû travailler sur place pour trouver 12 passages. Ça a été un travail de matière parce qu’il faut pas se répéter, aller puiser dans sa capacité à trouver de nouveaux mouvements. Ça a été un peu mon rôle de coordinateur sur place de l’aider. Et au-delà de ça, un travail de stratégie aussi. Savoir contre qui il tombe, ses atouts, ses faiblesses, ce que Martin devait faire ou ne pas faire. C’est comme ça qu’il a décroché l’argent finalement. Mais passer de huit à 18, ça a été un sacré changement.

Martin Lejeune dans ses oeuvres
Martin Lejeune dans ses oeuvres - Ivo Gonzalez/REX/Shutterstock/SIPA

Au-delà de Martin, médaillé d’argent aux JOJ, que représente la France dans le monde du breaking ? C’est une nation reconnue ?

Bien sûr. La France a redonné un élan à cette culture américaine qui était pas dans ses meilleures années. L’Europe et la France ont relancé cette discipline et la France a beaucoup de stars dans le break toute génération confondue : 80, 90, 2000, 2010, 2020… On a gagné dans toutes les grandes compétitions, dans tous les grands événements. La particularité de la France, contrairement à d’autres territoires, c’est qu’on a toujours eu des représentants avec un charisme et un style à eux. Les danseurs français ne dansent pas tous de la même manière et c’est ce qui fait leur singularité.

Vous prenez Martin, c’est un petit jeune de petite taille timide qui parle pas beaucoup mais dès qu’il monte sur scène il sourit, il chambre, c’est jovial, il communique avec le public. Et à côté de ça, si je prends l’exemple de la dernière compétition qui a eu lieu récemment, la Red Bull DC One, le représentant français, Pac Pac, a été éliminé de manière discutable, ça a donné lieu à une grosse polémique sur les réseaux. Tout le monde parle plus de lui que du gagnant. Parce que c’est un jeune qui a son charisme et sa manière de danser.

Vous craignez le one-shot aux JO ? Paris 2024 et puis plus rien ?

2028, ça serait Los Angeles. Je pense qu’ils ont tout intérêt à maintenir le break, le skate. Tout ça est né là-bas, ça fait partie de la culture. Si ça fait un carton à Paris, je vois pas pourquoi ça serait un souci de le revoir à LA. Après on sait pas, nous on a un comité d’organisation, le Cojo, qui a fortement appuyé avec une fédération nationale qui nous a fortement appuyés. Ça sera peut-être pas le cas dans d’autres pays. La France a toujours su bien faire les choses en termes d’accueil des compétitions internationales.

Si le break fait son entrée aux JO 2024 avec le professionnalisme du CIO et que toute la communauté de breaking unissent leurs forces… N’oublions pas que c’est en France qu’il y a tous les plus grands événements de breaking. Bercy, des Zéniths, des Arenas. On a cette culture de l’événementiel et du breaking. Je pense que ça peut que bien marcher. Maintenant on aura tout un travail pour préparer les meilleurs pour aller décrocher des médailles. C’est là où on n’a pas encore des réponses mais on va y travailler.