XV de France : Pourquoi les Fidji n’ont pas réussi à retenir Vakatawa et d'autres bons joueurs
RUGBY•Le trois-quart centre de l’équipe de France a quitté son pays à 19 ans alors qu’il aurait pu devenir une star des « Flying Fidjians »Julien Laloye
L'essentiel
- Né aux Fidji où il a évolué avec l'équipe nationale des moins des 19 ans, Vakatawa jouera pourtant du côté français dimanche.
- Le centre du Racing est un des nombreux joueurs des Îles du Pacifique qui ont choisi de tourner leur dos à leur sélection d'origine.
- Le manque de moyens économiques et des règles parfois défavorables privent les Fidji, les Tonga, ou les Samoa, de certains éléments de valeur.
C’est une compétition dont on ne trouve presque aucune trace, en dehors d’un ou deux menus articles dans les archives de la presse fidjienne. Un tournoi réservé aux joueurs de moins de 19 ans, trois ou quatre matchs disputés dont une branlée mémorable contre le pauvre Vanuatu (89-3), et une finale arrachée au couteau de boucher contre les Samoa (10-8). On a bien essayé de creuser un peu, mais à la fois le « team manager » et l’entraîneur de l’époque ont passé l’arme à gauche. Il faudra donc se contenter d’imaginer les prouesses d’un tout jeune Vakatawa pour ses seules représentations sous un maillot fidjien, à l’automne 2009.
Un tournoi avec les Fidji et un départ en catimini
Un coup de fil de Sireli Bobo plus tard, et c’est le départ pour Paris en catimini. « Je jouais à XIII, on gagnait toutes les semaines et les journalistes écrivaient mon nom, raconte-t-il. Bobo l’a vu sur Internet et il a appelé mon école pour savoir si je voulais venir en France, j’ai dit oui tout de suite ». Au pays, on ne bouge pas une oreille, même si Vakatawa s’est fait une petite réputation grâce à sa pointe de vitesse. Onze secondes sur cent mètres pieds nus, raconte la légende. « Un truc comme ça, en effet, se souvient Franck Boivert, ancien DTN de la Fédération fidjienne, installé dans le Pacifique depuis un bail. Les compétitions scolaires ici c’est très populaire, il avait battu un record je crois ».
Quand le trois-quarts du Racing réapparaît sous les radars fidjiens pour un tournoi du circuit mondial de « seven rugby », cinq ans après, il a déjà changé de casaque. C’est dit sans penser à mal. Le gamin s’est donné un mal de chien pour devenir Français, au prix d’une persévérance à gonfler la vanité de tous les piliers nationalistes de l’heure des Pros. Les cahiers de vacances CM1/CM2 à la sortie des entraînements, la Marseillaise téléchargée sur le téléphone pour ingurgiter les paroles, et l’examen de nationalité réussi à la deuxième tentative.
« C’est un truc occidental de croire que les Fidjiens sont amers »
« Je n’ai même pas essayé de l’appeler, concède Ben Ryan, alors entraîneur de l’équipe fidjienne de rugby à sept. Son petit frère jouait encore au pays, mais lui était parti depuis longtemps et je savais qu’il voulait jouer pour la France ». La plus belle prise de guerre tricolore du trio fidjien naturalisé ces dernières années, avec Nakaitaci et Raka. Vu d’ici, cela ressemble à du pillage organisé et à du néocolonialisme, mais c’est une vision ethnocentrée, fulmine Boivert.
« C’est une fausse idée quand on dit en France que les Fidjiens ou les Tongiens trahissent leur pays en choisissant une autre sélection. Les gens sont très fiers qu’un tel joue pour les Blacks, pour les Wallabies, ou pour les Bleus. Ici aux Fidji personne ne raisonne en disant que la France a "piqué" Vakatawa ou Raka. Les gens sont contents qu’ils réussissent, ils amènent beaucoup au pays, ils amènent beaucoup d’argent à leur famille, et ils contribuent à la prospérité de leur village. C’est un truc très occidental de croire que les Fidjiens sont amers ».
Même quand cela siphonne le réservoir dans des proportions importantes ? Ben Ryan avoue qu’il a parfois cédé au découragement sur la route des JO de Rio. Presque 30 joueurs de perdus en chemin, la plupart qui ne joueront jamais pour leur pays d’origine, avant la consécration brésilienne. Une médaille d’or, la première de l’histoire des Fidji, qui lui offert le statut de héros national, son visage gravé sur une pièce de monnaie et un bout d’île pour le convaincre de rester (en vain). L’Anglais aurait préféré observer un changement dans les mentalités :
« Qu’on soit bien d’accord, je ne critiquerai jamais les joueurs qui font le choix de partir, j’ai vu les différences que ça fait dans leur vie. Financièrement, la fédération ne peut pas lutter. »
Et Ben Ryan de détailler : « Après le titre olympique, les joueurs ont reçu une prime de 10.000 dollars fidjiens. C’est considérable pour le pays, mais c’est incomparable avec ce qu’on peut gagner en France ou en Angleterre. Donc, les jeunes rêvent de partir. Quand je suis arrivé, les Fidji avaient battu les All Blacks pour la première fois de leur vie dans le championnat universitaire de référence. Quelque temps, après, il ne restait plus que le capitaine, Dolokoto, qui jouait au pays. Tous les autres avaient quitté l’île »
Des académies dans le viseur ?
Si les scouts australiens sont réputés pour leur agressivité sur le marché local, avec promesses d’argent frais et de voiture neuve pour la famille, la France ne laisse pas sa part au chien. On parle ici des fameuses académies montées par certains clubs de top 14, brocardées par Daniel Leo. A la tête de la Pacific Rugby Players Welfare (PRPW), une association qui veille aux intérêts des joueurs pros et demi-pros originaires des Îles du Pacifique, l’ancien international samoan dénonce depuis des années « des pratiques coloniales ».
« Je n’en veux pas aux Fidjiens qui jouent pour la France, parce que c’est un choix basé sur un critère économique. Mais si on veut faire du rugby un sport mondialisé, ce sont les petits pays qui doivent être inclus. Prendre des joueurs aux Fidji ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, mais il faut en échange un investissement pour faire passer le rugby fidjien à un autre niveau, et je ne vois pas cela se produire pour le moment ».
Son activisme rencontre peu d’écho sur place, assure Boivert, aujourd’hui directeur technique de la Nadroga academy, l’antenne locale de Clermont : « Il est un peu à côté de la plaque. Il y a peut-être un ou deux joueurs maximum qui atterrissent en Auvergne chaque année, et les autres font de formidables internationaux pour les Fidji. Regardez le joueur que Yato est devenu en top 14. 99 % des Fidjiens qui ont choisi d’émigrer en France sont enchantés. Et puis ce n’est pas un partenariat à sens unique. Il y a quelques années, un typhon avait détruit une partie du village, eh bien Clermont a payé pour reconstruire une partie de l’école. Il y a même un bâtiment qui porte le nom de la ville ».
Vakatawa moins critiqué que Radrara quand il rate un match
Dans la catégorie des expatriés, ceux qui sont restés fidèles à la patrie sont paradoxalement moins bien traités que les internationaux tricolores ou wallabies. Vakatawa, par exemple, suscite surtout de l’indifférence, parce que les matchs du Racing ne dépassent pas le cadre de la diffusion intimiste et que le renouveau des Bleus est un peu trop neuf pour l’instant. « Les Fidjiens qui évoluent à l’étranger, s’ils ne sont pas performants en sélection, ils se font déquiller, explique Boivert. Dès qu’il y a une défaite marquante (coucou l’Uruguay) des voix se lèvent pour réclamer des joueurs du cru ».
Ce qui reviendrait à se tirer une autre balle dans le pied, puisque le championnat provincial n’a pas le niveau, évidemment. C’est d’ailleurs la source de tous les maux du rugby des Îles Pacifiques. Pour être compétitifs, les joueurs n’ont pas d’autre choix que de s’exiler à l‘étranger, quitte à sacrifier une partie de leur carrière internationale. L’an passé, le Tonga s’est pointé à poil au Mondial, parce qu’entre ceux qui ont choisi un autre maillot et ceux qui sont retenus par leurs clubs moyennant une petite rallonge salariale en liquide, c’est la double peine assurée. « Souvent le problème vient des fédérations elles-mêmes, elles méritent d’être mieux gérées en interne », lance Ryan, sibyllin.
« Certaines fédérations pourraient être mieux gérées en interne »
Sans doute fait-il référence à l’image peu reluisante de la fédération fidjienne et de son ancien président Francis Keane, forcé à la démission en avril dernier. Kean, soutien zélé à l’élection du duo Beaumont-Lapasset à la tête de World rugby et beau-frère du Premier ministre fidjien Frank Bainimarama, est accusé, entre autres, d’avoir enrôlé de force plusieurs espoirs du rugby fidjiens dans le cadre de son poste de responsable du système pénitentiaire aux Fidji, « afin d’améliorer le niveau des équipes de gardiens ». Ceux qui refusaient n’ont jamais plus été appelés en équipe nationale. Son remplaçant, un certain John O’Connor, paraît plus présentable (« un type très bien, très honnête », assure Boivert), et le nouveau staff du XV fidjien constitué autour de Vern Cotter a de la gueule, franchement.
« Les subventions de la fédération internationale ont beaucoup aidé pour mettre ce staff en place », souffle Ryan, favorablement impressionné. Peut-être le signe que World Rugby s’intéresse enfin à l’universalité de son sport, après des années d’aveuglement. La vénérable institution s’accroche encore à des principes plus dépassés que le Commonwealth, telle la bonne vieille règle du 100 % de bénéfices pour les pays hôtes des test-matchs, qui fait qu’un international tricolore touchera dix fois plus que son homologue fidjien pour un match disputé au stade de France, mais ça avance dans le bon sens. En 2021, il faudra par exemple cinq ans de résidence dans un pays pour pouvoir prétendre à sa sélection, contre trois actuellement.
Bientôt cinq ans de résidence pour prétendre à une autre sélection
« World rugby travaille dur sur ces questions-là, reprend Ryan. La règle 8 [celle qui régit les modalités de sélection] me semble assez juste avec la nouvelle loi des cinq ans obligatoires à l’étranger avant de changer de nationalité. Il faudrait juste pouvoir revenir en arrière parfois pour certains joueurs, qui se retrouvent bloqués parce qu’ils ont eu une ou deux sélections à sept avec la Nouvelle-Zélande et qui ne peuvent plus jouer avec leur pays d’origine ». Pour Vakatawa, désormais incontourable au sein du XV de Fabien Galthié, la question ne se pose plus depuis longtemps.


















