Coronavirus : « Pourquoi vous n’êtes pas là ? », comment les sportifs et les journalistes s’évitent avec la crise sanitaire

MEDIAS L'épidémie a redessiné les règles du jeu et restreint les accès aux sportifs depuis la reprise des compétitions

Julien Laloye, avec N.S, C.C, T.G, J.L et D.P, F.L, W.P

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Hugo Lloris, en septembre 2020 à la sortie d'une conférence de presse.
Hugo Lloris, en septembre 2020 à la sortie d'une conférence de presse. — JOEL MARKLUND / Bildbyran / AFP
  • Si le sport de haut niveau a repris depuis cet été été, sa couverture s'accompagne de nouveaux compromis en raison du protocole sanitaire.
  • Si beaucoup d'acteurs y mettent de la bonne volonté, l'interaction avec les sportifs est souvent plus limitée qu'avant.
  • L'avènement de la «visio-conférence» a tendance à aseptiser des échanges en raison de la distance. 

Heureusement, il nous restera toujours Marcoussis, ses terrains du bout du monde et ses horaires impossibles. Le Centre national du rugby français, où une principauté dans l’État. Là-bas, pas de confinement qui tienne. Avant l’Irlande et avant les Fidji, on pouvait encore assister à l’entraînement à haute intensité dans la nuque de Raphaël Ibanez, en tout masque tout honneur. Le manager des Bleus prenait même à part le petit groupe de journalistes pour détailler, écran tactile à l’appui, en quoi allait consister la séance du jour avant le début des bourre-pifs. Cela évite la nostalgie des grandes aventures au fond des Yvelines.

Depuis la rentrée internationale de septembre, en effet, les médias n’ont plus le droit de venir respirer le grand air à Clairefontaine pour y avoir les Bleus du foot en raison du contexte sanitaire. Certes, Didier Deschamps donne de sa personne en venant taper la causette par écran interposé presque tous les jours, mais les soirs de match, c’est léger. Le sélectionneur, parce que c’est la règle, et un joueur, souvent le même qui a parlé au diffuseur juste avant.

Et tant pis si on fait une indigestion de Giroud, envoyé au combat avant et après l’Ukraine le mois dernier, par exemple. Notez qu’on vous parle des soirs où tout va bien, puisqu’il y a souvent un pépin en chemin. Une histoire de bus qui attend ou d’avion sur le tarmac, et c’est le joueur qui nous passe sous le nez. « Désolé les gars, il y a match dans trois jours », s’excuse l’attaché de presse qui connaît la musique, puisqu’il était journaliste il y a peu.

Son prédécesseur, Philippe Tournon, était de ceux qui avaient accès libre aux vestiaires, où on décidait des notes à la bonne franquette. La génération d’après a été rétrogradée du vestiaire au parking, et la nôtre, qui n’a même pas connu le parking, est en train de passer de la conf de presse au visio. Si la mise à distance entre les sportifs et les journalistes commence à remonter, avec le Covid-19, elle ne fait que s’accentuer. Sans crier au scandale, on a tendance à penser que les footeux voient ça comme une bénédiction, eux qui devaient encore il y a peu imaginer des stratagèmes ridicules pour nous snober en zone mixte, l’astuce du téléphone à l’oreille étant un peu éculée, franchement.

La disparition des zones mixtes marque la fin des confidences

Ceux qui jouaient le jeu (et c’était plutôt le cas des Bleus) sont désormais plus difficiles à attraper. A Nantes, un club plus ouvert qu’on ne peut le penser, la direction sportive fait l’effort de proposer deux joueurs après le match, mais l’adversaire n’a pas la même obligation. A Strasbourg, où Marc Keller défend une politique « populaire » y compris avec les suiveurs du RCSA, il est encore possible d’avoir des entretiens individuels assez facilement par téléphone, mais les joueurs n’ont plus besoin de passer devant le bungalow réservé aux journalistes pour quitter le vestiaire de la Meinau. Cela occasionne quelques ratés difficilement compréhensibles.

Ainsi, samedi dernier à Toulouse, malgré les demandes des quelques journalistes présents, Valenciennes n’a pas envoyé son arrière droit et capitaine Joffrey Cuffaut, qui venait pourtant de marquer quatre buts dans un match ahurissant (4-5). Une conversation qui, on ose l’avancer, aurait intéressé les supporters de VA, au moins. Plus globalement, la disparition des zones mixtes marque la fin des petites confidences en off recueillies en catimini, de celles qui vous feront un papier d’enfer deux ou trois jours plus tard, le temps de creuser un peu. Tout le monde compose avec les mêmes déclarations, et le lecteur doit trouver ça répétitif, quelques fois.

Quelques rares exceptions

Dans certains cas, cela ne fait qu’entériner une situation préexistante. Il arrivait déjà avant le Covid qu’on poireaute pour rien au Parc des Princes les soirs de large victoire, où qu’on envoie le Lillois qui parle le moins bien français dans les entrailles du Stade Pierre Mauroy pour être sûr que personne ne s’éternise. Les bonnes surprises continuent d’exister malgré tout. L’OL, qui reste un club relativement transparent vu la catégorie dans laquelle il boxe, n’a pas hésité à livrer au bûcher Memphis Depay en toute fin de mercato, alors que ce dernier ne rêvait que de rejoindre le Barça.

Devant le Néerlandais, chacun a tenté tant bien que mal de respecter la distanciation sociale pour ne pas gâcher ce face-à-face de plus en plus exceptionnel. Car d’avantage encore que le tarissement des moments d’échanges en direct avec les « sources », c’est bien l’avènement des « visio-conférences » qui a tout changé.

Prenez Roland-Garros, un des rares évènements sportifs où l’exercice médiatique veut encore dire quelque chose. Une conf' avec Nadal ou Djoko peut durer une bonne demi-heure, et l’intimité professionnelle de ces grands champions avec certains suiveurs offre souvent de jolies pépites. Mais dans une salle vide et froide comme un bloc opératoire, les athlètes, obligés de regarder un écran de télévision devant eux, ont beaucoup plus de mal à se livrer. Pour Pauline Parmentier, qui disputait son dernier tournoi, c’était un crève-cœur de ne pas pouvoir partager sa dernière apparition médiatique, tard le soir : « Pourquoi vous n’êtes pas là ? J’ai envie d’être avec vous ». Et une consœur qui répondait, peinée : « On ne peut pas, mais on est avec toi ».

L’avènement des échanges en « visio »

Le malaise a même été palpable, parfois, avec les révélations tricolores de la quinzaine. Hugo Gaston ou Clara Burel sont des ados, normalement pas encore blasés de répondre à des interviews, et pourtant, chacune de leur apparition a débouché sur une déception. On ne les connaissait pas mieux à la fin, alors qu’il n’aurait pas été difficile de leur arracher un peu plus d’eux-mêmes à quinze ou vingt dans une salle, avec des sourires encourageants pour les mettre à l’aise. C’est plus facile, bien sûr, avec Didier Deschamps ou Corinne Diacre, qui connaissent le métier. La sélectionneuse, cloîtrée chez elle à cause d’un test positif, n’a pas eu besoin de nous voir en face en octobre pour torpiller gentiment les états d’âme des Lyonnaises.

Soulignons ici la bonne volonté générale et même une forme de bienveillance mutuelle quant à la survie des différents corps de métier. Si le Tour de France a pu se tenir au prix d’un protocole sanitaire très contraignant pour le public et les médias, habituellement bien servis par les attachés de presse les plus conciliants de la profession, on a fini par trouver des chemins de traverse pas désagréables, avec coups de fil ouverts aux coureurs 1h à 2h après les courses. Cela n’a pas empêché les habitués des points presse improvisés devant les Campaniles de province de se plaindre de passer à côté de la ferveur de la course, mais avec le recul, c’était presque l’été indien.

Roland-Garros boudé par les médias

Car la résurgence de l’épidémie à l’automne a fini par doucher l’enthousiasme des rédactions sportives. A Roland-Garros, moins de 400 journalistes sur les 1.200 accrédités ont fait le déplacement, et le tournoi ne s’en est pas porté plus mal en apparence, la FFT se félicitant des audiences à la télévision et sur les réseaux sociaux. Il nous est d’ailleurs arrivé de nous demander ce qu’on apportait de plus en étant « sur site » que John K. depuis sa terrasse de Floride ensoleillée, comme il nous est arrivé de nous demander ce qu’on fichait à Lisbonne pour le Final 8 l’été dernier.

Quinze jours sur place malgré les fins de mois difficiles, et une seule accréditation « match » validée, L’OL face à City. Seule une trentaine de journalistes de presse écrite a pu assister à la finale entre le PSG et le Bayern, ce qui fait toujours plus, me direz-vous, que les six premiers de cordée autorisés à narrer le dernier clasico au Camp Nou.

« Ne lâchez pas l’affaire », merci Guillaume Martin

Or, ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas de défendre une vision corporatiste du métier ni de regretter le confort passé en se vautrant dans le nombrilisme. On citera ici l’intervention d’un certain Shinsuke Kobayashi, un collègue japonais, lors de la dernière assemblée (virtuelle) de l’association internationale de la presse sportive au mois de juillet.

« Les athlètes peuvent désormais s’adresser à leurs fans directement sur les réseaux sociaux, et les clubs vendre des interviews exclusives via leurs propres canaux de diffusion, mais c’est bien l’analyse journalistique qui ajoute de la profondeur à la couverture et à la narration de l’actualité sportive. Ce sont les journalistes qui peuvent raconter ce qui se déroule en coulisses. Ne laissons pas les clubs et les institutions nous mettre de côté dans le monde post-covid ».

Sans tomber dans la grandiloquence ni faire le coup du quatrième pouvoir, les journalistes sont encore les mieux placés, en effet, pour savoir raconter une histoire, proposer une lecture fouillée d’un athlète, d’un match, ou d’une élection fédérale. Une expertise heureusement encore recherchée par nombre de lecteurs, d’auditeurs, et de téléspectateurs. Certains sportifs en ont conscience, à l’image de Guillaume Martin, qui nous invitait pendant le Tour de France à garder notre « vigilance ».

« On est le plus souvent sur des rails, on répond des dizaines de fois aux mêmes questions après une course. Je n’ai pas envie que le cyclisme devienne la Formule 1 ou le football, qu’on soit amenés à tenir tout le temps des propos aseptisés dont coureurs et journalistes s’accommodent. Ce serait triste d’en arriver là. J’ai peur que certaines équipes profitent de la situation pour prolonger les règles mises en place à cause du Covid. Surtout ne lâchez pas l’affaire ».

On ne lâche pas, mais on désespère, malgré tout. La dernière fois ? L’après-match expéditif du XV de France contre l’Irlande au Stade de France. Seuls Cyril Baille et Arthur Vincent se sont présentés (en même temps) et n’ont répondu qu’à une poignée de questions. Pas franchement mémorable, pour une conf de fin de Tournoi le plus réussi depuis la libération.