Coronavirus : Le sport sous bulle est-il viable à long terme ?

BUBBLE Le monde du sport s'adapte à la crise sanitaire en limitant au maximum les contacts avec le monde extérieur. Non sans difficulté, ni sans questions sur l'avenir

Nicolas Camus

— 

Un match de NHL entre les Golden Knights et les Canucks, à Edmonton, le 30 août 2020.
Un match de NHL entre les Golden Knights et les Canucks, à Edmonton, le 30 août 2020. — BRUCE BENNETT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
  • Le Tour de France, l'US Open, la NBA, la Ligue des champions... Les organisateurs des grands événements sportifs ont adopté un protocole très strict pour que les compétitions puissent se tenir et sauver l'essentiel. 
  • Les contacts entre les sportifs et le monde extérieur sont bannis quand c'est possible, ou au moins réduits à leur strict minimum.
  • Ces bulles sanitaires ont permis de parer au plus pressé, mais qu'en sera-t-il dans quelques mois, quand il faudra repartir sur une saison complète ou assurer la pérénité économique de tout un écosystème?

On aimait bien Clairefontaine. Les derniers kilomètres à travers la forêt, l’air frais en sortant de la voiture, le calme et la sérénité d’un lieu couvé par l’imposant Château. Dans une semaine de boulot en plein Paris, la respiration n’était pas désagréable. Le Clairefontaine de la période Covid est un peu moins dépaysant. Un clavier, un écran, des questions envoyées par écrit, des réponses via une vidéo reçue sur un fil WhatsApp, et hop, voilà la conférence de presse de rentrée de Didier Deschamps emballée. Tout ça manque un peu d’odeur de gazon fraîchement tondu.

C’est comme ça, il va falloir s’y habituer. Le sport a repris, mais avec des protocoles sanitaires très stricts. On ne s’en plaindra pas. Tous les gens un tant soit peu intéressés par la chose sportive se sont rendu compte à quel point leur vie était dénuée de sens (restons modérés bien sûr) sans matchs ou courses à se mettre sous la dent. Alors pour l’instant, que ce soit du côté des sportifs, du public ou des suiveurs, chacun y met de la bonne volonté. On est juste content qu’il puisse y avoir des compétitions, alors va pour le sport sous bulle, seul moyen d’éviter les mauvaises surprises – on le voit avec la Ligue 1 et le Top 14, confrontés au problème des reports. Mais après ? Dans trois mois, six mois, un an ?

En attendant un potentiel vaccin sur lequel nous n’avons aujourd’hui aucune certitude, l’OMS « espère en terminer avec cette pandémie en moins de deux ans ». Est-ce que l’on se contentera jusqu’à la fin de l’année 2022 des huis clos, des contacts impossibles, des barrières de deux mètres de haut qui empêchent ne serait-ce que de voir les champions ?

«Si si, je vois bien là»
«Si si, je vois bien là» - Frederic DIDES/SIPA

Au-delà de la futile anecdote sur notre ressenti personnel, la question se pose sérieusement pour les journalistes. Et donc pour vous, les lecteurs. Sur le Tour de France, à l’US Open, dans le suivi de l’équipe de France de football, pour parler de ce qui nous occupe actuellement, la couverture de l’événement en prend un coup.

Quand ce sont les attachés de presse qui fournissent par messages les réactions des sportifs, comme cela peut être le cas sur le Tour, ce n’est plus vraiment de l’information mais de la communication. Même si chacun fait du mieux qu’il peut. « Tout le monde est saoulé », résume un confrère présent sur la Grande Boucle. Rien ne remplace la zone mixte pour sentir les émotions des sportifs et retranscrire au plus près tout ce qui s’est joué sur la pelouse, le parquet ou la route, au-delà du résultat brut. Certes, si l’on parle du foot, elle était déjà réduite à sa portion congrue depuis quelques années, mais là, la lumière est complètement éteinte.

Plus important (sûrement), le ressenti des acteurs eux-mêmes. L’US Open a à peine commencé et, déjà, la bulle menace d’exploser. Testé positif et exclu du tableau, dimanche, Benoît Paire s’est lâché sur Instagram. « J’hésite à raconter ce qu’il se passe réellement dans cette FAKE BUBBLE », a-t-il écrit, énervé. Une sortie qui en a entraîné d’autres et au travers desquelles on comprend que le protocole est à géométrie variable. Les employés du tournoi s’occupant des transports, du médical ou de la sécurité peuvent rentrer chez eux et revenir avec la prise de température comme seule condition d’accès. Un asymptomatique peut donc faire entrer le virus. « C’est plus un environnement sécurisé qu’une bulle, a expliqué Adrian Mannarino en conférence de presse. On peut donc manquer de chance à un moment ou un autre. »

Ce débat sur l’imperméabilité est important, car un test positif a de larges conséquences, notamment psychologiques, pour les intéressés et ceux qu’on appelle les « cas contacts ». Exemple avec Kristina Mladenovic, qui avait joué aux cartes avec Paire ces derniers jours. Désormais confinée dans sa chambre, elle n’a plus le droit d’aller dans les parties communes de l’hôtel, n’a plus accès au vestiaire ni à la salle à manger, doit utiliser une salle de gym ainsi que des zones d’échauffement et d’entraînement spécifiques et sur réservation. Pas facile de trouver le sommeil dans ces conditions. « Je vivais un cauchemar. Je n’étais pas sûre de pouvoir jouer, a-t-elle raconté après sa victoire au premier tour contre Hailey Baptiste, dimanche. Je suis lessivée mentalement. »

Autre pays, autre sport, même impact. En Chine, les dirigeants de la Super League de foot ont institué deux bulles de confinement pour le lancement de la saison. Les 16 équipes sont cloisonnées depuis un mois au sein de deux hôtels privatisés, et ce jusqu’à fin septembre. Le temps est un peu long. « Quand je songe à l’idée d’être enfermé entre quatre murs pendant le prochain mois et demi, ma tête tourne, alors je n’ose pas trop réfléchir », a témoigné un joueur auprès de Soccer News. Selon le site d’informations, nombreux sont ceux qui ont atteint « une période psychologiquement critique ».

Quid de la prochaine saison de NBA ?

Dans la bulle NBA à Orlando, les joueurs, s’ils s’ennuient de leur famille, sont globalement satisfaits de leur situation. Les matchs s’enchaînent, de toute façon. La fin de saison est sauvée, mais quid de la prochaine ? « Personne n’a envie de rester six mois dans une bulle, c’est insensé », est consciente Michèle Roberts, directrice exécutive du syndicat des joueurs de la Ligue américaine, interrogée par la radio SiriusXM. Un plan avec plusieurs endroits fermés et consacrés à 100 % aux franchises serait à l’étude. « On ne peut pas écarter cette option. Il y aurait plusieurs bulles, avec un temps hors de la bulle », a-t-elle ajouté.

Les joueurs sont-ils prêts à cela ? On ne sait pas pour les basketteurs, mais du côté du tennis, certains ont déjà prévenu. Si toutes ces restrictions devaient se poursuivre en 2021, il faudra faire des choix. « Il y en a peut-être qui aiment, mais moi je ne prends aucun plaisir à être ici [à New York], disait Jérémy Chardy dans l’Equipe, lundi. Si c’est jouer au tennis sans prendre de plaisir, ça me saoule. Je disais à mon équipe : "Si c’est comme ça, à part Roland où j’aurais tout le temps envie de jouer, je pense que je ne vais pas disputer beaucoup de tournois." »

Il y a aussi le manque créé par l’absence de supporters. « Le foot sans public, ce n’est pas la même chose. Le jeu est fait pour les gens, et c’est valable pour tous les sports », notait le sélectionneur italien Roberto Mancini, dimanche, en conférence de presse. Jouer devant des tribunes vides ou tout comme n’a évidemment pas la même saveur. Et pour les supporters « actifs », venir au stade avec des libertés restreintes n’est pas envisageable.

« Nous ne pouvons soutenir notre équipe comme il se doit. C’est pourquoi nous avons pris la décision de nous rendre ni au Parc des Princes ni en déplacement tant que la situation n’évolue pas », a par exemple prévenu le Collectif Ultras Paris. Même chose pour les Red Tigers de la tribune Marek à Lens et pour les Ultras de Lorient, Nîmes ou Angers. Le grand public, lui, va voir ce qu’il peut, sans se montrer trop gourmand. « C’est mieux que rien », comme on a entendu dans les rues de Nice avant le grand départ du Tour.

Vers de nouvelles relations entre les clubs et leur public ?

Pas très réjouissant, tout ça. Cette situation pourrait toutefois « accélérer les réflexions sur la relation 2.0 entre le club et ses supporters », estime Pierre Rondeau. L’économiste du sport en discutait récemment avec Frédéric Weis, l’ancien basketteur devenu consultant. Le championnat de France n’a plus de diffuseur, après le retrait de RMC Sport, et l’ex-pivot cherche un moyen de maintenir le lien entre son sport et le public. L’une des pistes s’inspire du très décrié réseau social OnlyFans. Pas de son contenu, bien sûr, mais plutôt de son modèle économique. Les explications de Pierre Rondeau :

« Il faut payer pour s’abonner à quelqu’un, qui vous donne accès à des contenus premiums. C’est de l’élitisme du réseau social. Le but serait de créer une sorte d’OnlyFans du sport, pour dire aux gens "puisque vous ne pouvez pas venir au stade, nous allons venir chez vous". En échange de deux ou trois euros par mois, ils auront accès aux conférences de presse, au vestiaire, à l’après-match, ils pourront discuter avec des joueurs via des lives Instagram ou autre. Si 30.000 personnes paient 3 euros par mois, c’est une rentrée d’argent non négligeable dans la majorité des sports. »

En résumé, il faut trouver un moyen pour récupérer l’argent qui ne rentre pas dans les caisses via l’achat de places en tribunes d’une autre manière. En France, la Ligue 1 est tranquille pour la saison, avec l’augmentation des droits TV et le prêt garanti par l’État. Le rugby, lui, va devoir s’y mettre. En avril, en plein confinement, le président de l’Union Bordeaux Bègles Laurent Marti rappelait que « 80 % des recettes des clubs [du Top 14] se font au stade, pour 20 % de droits télé ».

« La pandémie va accélérer deux processus déjà en cours, explique Robin Fasel, responsable d’une agence spécialisée dans la création d’expériences digitales, à nos confrères du Temps. L’un a pour but de permettre aux entités sportives de s’autonomiser du match, [c’est-à-dire] susciter un intérêt toute la semaine et pas seulement le jour du match. L’autre processus vise à "gamifier" le sport pour qu’il reste attractif auprès des jeunes générations passionnées de jeux vidéo. »

Quel spectacle pour la télévision ?

Reste la question de la valeur du « produit sport » pour les chaînes de télévision. En constante augmentation, elle pourrait souffrir d’un spectacle désormais réduit à sa plus simple expression. Les audiences de l’après-confinement, notamment du Final 8 de la Ligue des champions, ont été très bonnes. Mais comment savoir si ce n’était pas juste l’effet de manque ou la présence de clubs français ?

« Il faudra voir si ça se poursuit dans le temps, note Rondeau. La manière dont ça a été filmé, avec des caméras plus proches du terrain, et l’amélioration de la gestion des sons, avec ce nouveau métier presque d'"ambianceur de stade" en régie, ont montré que ça pouvait fonctionner. La question est de savoir si, à terme, il n’y aura pas une sorte de désistement du consommateur. » Si c’est le cas, ce n’est plus de bulles sanitaires dont on parlera.