Real Madrid : « Karim Benzema a dignifié le football », selon Omar Da Fonseca

INTERVIEW Le joueur du Real marche sur l’eau en ce moment

Propos recueillis par B.V.

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La classe de KB9
La classe de KB9 — Manu Reino / SOPA Images/Sipa US/SIPA
  • Au sommet de son art, Karim Benzema porte actuellement le Real Madrid vers un nouveau titre de champion d'Espagne.
  • L'occasion de demander au consultant BeIN Sport pour le championnat espagnol, Omar Da Fonseca, de ce qu'il voit dans ce joueur.

Ce n’est pas parce que le football français s’est un peu éloigné de lui qu’il ne faut pas lui rendre un hommage à la hauteur de son talent. Héros du Real Madrid depuis la reprise de la Liga, Karim Benzema est en passe d’offrir à lui tout seul le titre de champion d’Espagne au club merengue. Il vit, à 33 ans, sa « meilleure saison », selon Omar Da Fonseca. Spectateur privilégié dans son rôle de consultant pour le diffuseur français de la Liga, BeIN Sports, le consultant argentin définit avec nous ce que le joueur Benzema représente sur un terrain de football et ce qu’il laissera à l’histoire du jeu. Et c’est forcément plein de vérités, de métaphores étranges et de poésie.

Qu’est-ce que vous avez vu dans la talonnade incroyable de Benzema face à l’Espanyol ?

Une maîtrise de son corps et un joueur envahi de confiance. On se dit “oui il n’y avait que ça à faire” mais lui sent le truc dès le départ. C’est lui avec son savoir, sa virtuosité, qui peut le tenter quand d’autres joueurs se seraient fait un croche-pied à eux-mêmes. Karim représente le joueur qui dépasse son poste, son influence, son statut dans l’équipe. Quand tu as le n°9 dans le dos, dans 99,9 % des équipes, tu essaies d’abord de conclure. On dit que les avants-centres sont égoïstes, obnubilés par le but, que c’est dans la nature du poste. Mais lui, c’est un joueur qui quand il reçoit la balle, ne se pose pas la question réduite de savoir où est la cage. Il peut se le permettre grâce à sa gamme de gestes techniques mais aussi parce qu’il sait ce qui est bien joué à tout moment. D’ailleurs, il pourrait jouer dans tous les secteurs du jeu, défenseur, milieu relanceur, car c’est avant tout un manieur de ballon, qui a acquis de l’intelligence, de la maturité et une manière d’être libéré. Avant il y avait Higuain, Adebayor, Ronaldo… Aujourd’hui on lui a fait sentir qu’il était le leader et il est conforté là-dedans, on le sent assez apaisé. Il a tellement de points forts qu’il n’est jamais dans le doute.

Vous avez dit en direct qu’il « joue avec un smoking »…

Oui car je ne vois jamais Benzema dans le corps à corps avec un défenseur, et dans le secteur où il joue, c’est dur. Il devrait avoir des défenseurs sur sa nuque en permanence, prendre la pression. C’est dur de faire faute sur lui, je ne l’ai jamais vu se prendre un attentat ! Il joue avec le chapeau, la canne et les chaussures qui brillent, dans l’élégance, dans la subtilité. Je ne l’ai jamais vu jouer faire une simulation ou se prendre la tête avec un défenseur, comme tu peux voir 1.000 fois faire un Suarez. Benzema, il flotte, il glisse, c’est une gazelle. Avec le Real, il vit sa meilleure saison : il est leader, icône, buteur, passeur, initiateur… Si le Real est champion et qu’ils passent contre City en Ligue des champions [défaite 1-2 en huitièmes de finale aller avant la crise sanitaire], le Ballon d’or peut s’offrir à lui…

A ce point-là ?

Oui. On peut trouver des bémols et dire qu’il y a plus personne dans le championnat espagnol, etc. Mais le Real lui a donné le piano pour qu’il soit Mozart. Jusque-là, il n’avait jamais été Mozart, il n’avait jamais été directeur d’orchestre, il était premier violoncelle. Là le Real lui a donné les clés, le porte-clés et le bip automatique. Lui n’a jamais voulu cadrer les autres ou donner quelques consignes, mais sans vouloir le montrer. Un signe : il ne se bat pas pour tirer les pénos, n’importe quel autre attaquant veut tirer les pénos. Quand tu le compares à d’autres joueurs un peu vendeurs de fumée qui font des gestes techniques, lui n’a jamais eu besoin d’autre chose que de mettre à disposition son football. Ça a toujours été le meilleur attaquant. Pas forcément le meilleur avant-centre, mais l’attaquant le plus complet dans ce qu’on appelle la qualité intrinsèque, avec peut-être Lewandowski.

Il laisse son jeu parler pour lui, finalement ?

Voilà. Je dirais que c’est quelqu’un qui a fait grandir le football. Il l’a dignifié. Il a des actes de grandeur dans sa manière de jouer, dans sa manière de faire. Sans le revendiquer. Dans son histoire au Real, il est passé par des moments très dur, quand il n’était pas titulaire, que Mourinho l’avait traité de petit chat, mais il n’a jamais eu besoin d’être dans le bruit ou dans le scandale. Il n’a jamais eu besoin de rien faire d’autre que de mettre son maillot.

Les médias espagnols ont fait le lien entre quelques chefs-d’œuvre techniques de Benzema et des œuvres d’art. Est-il un footballeur artiste ?

Oui. Moi je viens d’une culture où l’on se demande toujours “qu’est ce que je peux inventer ou faire différemment ?”. Moi je suis contre toutes les manières de stéréotyper ou de mécaniser le football que veulent nous vendre les entraîneurs. Et y a de plus en plus de joueurs qui jouent pour plaire à leur entraîneur, je reste à droite car il m’a dit de rester à droite même si je ne sers à rien. Lui dépasse ce cadre-là. Tout le monde ne peut pas le faire, c’est ceux qui sont doués qui peuvent le faire, au moment où ils doivent le faire. Il fait des choses qu’on ne voit pas tout le temps, qui appartiennent à des cercles très fermés, invention, intuition, inspiration. Même si c’est un jeu, ça appartient à une galerie d’art.

Karim Benzema n’est pas un vrai n°9, mais pas vraiment un 10 non plus, et encore moins un « neuf et demi » comme l’était Platini. En fait, il a inventé un poste ?

Absolument. Dans la chaîne d’élaboration d’une action, il peut tout faire : tout au début, tout à la fin et au milieu. Souvent, on dit que la polyvalence diminue les points forts. Pas lui. Il a 9 ou 10 dans tous les attributs : jeu de tête, frappe de balle, nombre de courses… Cette année, il a frôlé le 10 dans plusieurs matchs, car il a tout fait tout seul au Real. C’est un joueur tout terrain, un joueur toutes options avec les vitres électriques et les quatre roues motrices.

On parle pas de son entente avec Zinedine Zidane, mais elle donne l’impression d’être fusionnelle de l’extérieur…

Il y a une entente réciproque, amitié réciproque, manière de sentir le football, ils sont forcément unis. Jamais Benzema ne voudra que Zizou soit en difficulté, il pourra influencer ses coéquipiers pour pas que ça arrive. Et l’inverse est pareil. Cette relation, comme Messi l’avait avec Guardiola, c’est très rare, surtout sans que ça nuise au reste du groupe. Mais cette relation Benzema-Zidane, c’est une relation qui tire l’équipe, le club, les supporters vers le haut. Ils ont battu la méfiance de tout le monde. En Espagne, personne ne va critiquer ni l’un ni l’autre. Et ça c’est pas rien, c’est hyper dur à obtenir, surtout chez les rivaux. Mais il y a plus un mec de Barcelone pour dire que Zidane c’est une merde, ou alors faut qu’il aille chez l’ophtalmo. Karim c’est pareil.

S’il avait un défaut sur le terrain, ce serait quoi ?

On ne le voit jamais marquer des buts pas beaux, vous savez, des buts de raccroc avec un sentiment de mauvais goût, de mauvaise haleine, un pointu à la Suarez.

Maintenant qu’on vient de faire l’éloge de Benzema et qu’on sait que vous adorez Messi plus que tout au monde : si jamais demain vous aviez à choisir entre lui et Benzema comme titulaire en finale de Coupe du monde, qui mettriez-vous ?

(Il se marre) Si c’est une équipe où on n’a pas d’autre créatif, je prends Messi car il peut dribbler trois, quatre mecs à lui tout seul. Mais si je sais que la balle va arriver, je mets Karim.