« Ce n’est pas une motivation, c’est une rage ! », décrit Mehdy Metella, qui revient de blessure

REVEIL OLYMPIQUE (3/4) Chaque semaine en ce mois de juin, « 20 Minutes » donne la parole à un sportif concerné par le report des Jeux olympiques de Tokyo, qui devaient se tenir en juillet

Propos recueillis par Nicolas Camus

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Mehdy Metella lors du meeting de Rome, en juin 2019.
Mehdy Metella lors du meeting de Rome, en juin 2019. — Insidefoto/Sipa USA/SIPA

Chaque semaine du mois de juin, 20 Minutes​ donne la parole à des athlètes qui auraient dû, d’ici à quelques semaines, participer aux Jeux olympiques. Reprise de l’entraînement, planification de l’année à venir, conséquences psychologiques, nous évoquerons avec eux toutes les facettes du report de leur rêve olympique. Cette semaine, une histoire un peu particulière. Le nageur Mehdy Metella ne devait pas participer aux Jeux de Tokyo, la faute à une opération à l’épaule en début d’année. Le report à 2021 lui offre la perspective de ne pas rater ce grand rendez-vous planétaire.

Au bout du fil, Mehdy Metella est un peu embêté. Le Guyanais, médaillé de bronze aux JO de Rio avec le relais 4x100m nage libre, navigue entre deux sentiments. La pandémie de coronavirus a été une chance inespérée pour lui, qui avait fait une croix sur les Jeux de Tokyo en raison d’une opération à l’épaule. Et en même temps, comment parler de chance face à une telle crise sanitaire, qui a fait plus de 400.000 morts dans le monde ? « Mon cœur est séparé en deux », dit le petit frère de Malia, vice-cham­pionne olym­pique en 2004 et du monde en 2005. On peut le comprendre. Il revient pour 20 Minutes sur ces montagnes russes émotionnelles, et la manière dont il aborde son retour. 

Tout d’abord, comment ça va ? Où en êtes-vous de votre blessure ?

Ça va très bien, la rééducation se passe super bien. J’ai repris l’entraînement lundi dernier (le 8 juin). Chaque jour je fais 45 minutes de rééducation, j’enchaîne avec la musculation et ensuite une petite baignade de 10-15 minutes. Je retrouve le bassin petit à petit, ça fait du bien.

Le confinement n’a pas marqué de coup d’arrêt dans votre rééducation ?

Pas vraiment, j’étais dans mon appartement à Nice, j’ai pu bien travailler, tranquillement. J’étais en lien avec mon préparateur qui me donnait des exercices à faire. Je n’ai pas pris de retard. Au contraire, ça m’a aidé à réfléchir sur moi, ça m’a beaucoup ouvert les yeux.

Sur quoi, par exemple ?

Je me suis rendu compte qu’avant, je partais toujours en vacances avec le cerveau rempli. Et du coup quand je revenais, je n’étais pas du tout reposé. Je n’arrivais pas à mettre mon corps sur stop. Je repensais à ce que j’avais fait de mal pendant les compétitions, même si j’avais gagné ou fait un podium. Le sportif de haut niveau n’est jamais satisfait de soi-même, il trouve toujours des choses à redire. Enfin, moi je fonctionne comme ça en tout cas. Je pense toujours à des défauts dans ma nage, etc. Je réfléchis beaucoup, même en vacances. Tu peux être bien pendant trois ou quatre heures, détendu, mais d’un coup boum ça revient. C’est fatigant.

Donc pendant cette période vous avez appris à vraiment décrocher ?

C’est ça. Faire le vide, complètement, penser à autre chose. Ça va m’aider je pense.

Qu’avez-vous ressenti quand vous avez appris que les JO étaient finalement reportés ?

Honnêtement, j’étais l’homme le plus heureux du monde. C’est normal, c’est mon côté sportif qui a parlé. Parce que d’un point de vue humain, j’étais bien conscient de la situation, de tous les morts. Certaines personnes n’ont pas compris que je pouvais me réjouir. Mais moi je ne parlais pas que de mon sport, de ma vie. Les Jeux, c’est le Graal pour tous les sportifs du monde, sauf peut-être les footballeurs. T’entendre dire que tu vas devoir attendre quatre ans plus pour vivre ton rêve, c’est très dur. Tu te bats pendant trois ans pour atteindre la plus haute marche du podium, et d’un coup, plus rien. Donc oui, j’étais heureux que ce soit reporté. C’est le destin, absolument personne ne pouvait prévoir qu’on serait face à cette situation un jour. En fait, mon cœur est séparé en deux. Une moitié, celle du sportif, est très heureuse. Et l’autre est très triste.

Ça représente quoi, pour un sportif de haut niveau, de rater les Jeux à cause d’une blessure ?

C’est horrible. Pour parler de la natation, ce n’est pas facile d’en vivre. Et les JO, c’est la seule compétition qui peut fondamentalement changer ta vie. Si tu ramènes une médaille, c’est comme si on t’avait donné un ticket pour changer de vie. Alors devoir renoncer à ça, c’est terrible. Mais j’ai été obligé. Depuis octobre [2019], j’étais en sursis. On m’a dit que mon épaule pouvait céder à n’importe quel moment, sur une course ou pendant une séance de musculation. A chaque fois que j’en faisais, mon bras pouvait lâcher, je pouvais prendre la barre de 100 kg en pleine figure et ça aurait été fini. C’était très dur à vivre, et j’ai dû me résoudre à l’opération [il souffrait d'une rupture partielle de la coiffe des rotateurs]. J’ai beaucoup travaillé sur moi pour me dire que ce n’était pas si grave, qu’il y avait d’autres choses dans la vie. Mais quand tu es sportif de haut niveau, tu te bats pour les JO, c’est tout. C’est ça qui reste. C’est notre Coupe du monde, notre Ligue des champions. Il n’y a rien au-dessus.

Vous avez eu une période de déprime après cette décision ?

Ça a été dur. Mais je ne pouvais que me dire que c’était pas si grave, qu’il y aurait d’autres compétitions après où je pourrai bombarder, comme les championnats d’Europe ou du monde. Mais c’est vraiment pas facile. Je n’ai pas les mots pour dire à quel point j’étais mal. C’est un truc que je ne souhaite à personne.

Et maintenant, la motivation pour revenir ne doit pas être très dure à trouver…

Ce n’est pas une motivation, c’est une rage ! C’est énorme ce que je ressens. Comme dit ma sœur, c’est un truc qui n’aurait pas dû se passer… Repousser les Jeux ! Le truc impensable. Inimaginable. Je n’arrive toujours pas à réaliser, d’ailleurs. Mais je n’oublie pas pourquoi on a dû les reporter.

Un an, c’est ce qu’il vous faudra pour revenir au top, ou ça peut aller plus vite à votre avis ?

Aucune idée, franchement. Je ne sais pas comment mon corps va répondre. En tout cas je me dis toujours que je suis jeune, même si je vais sur mes 28 ans [en juillet]. Mon coach me dit que je commence à prendre de l’âge, mais je ne l’écoute pas (rires). Donc j’ai confiance en mon corps. Et je le connais mieux. C’est un challenge en tout cas, de voir comment je vais réussir à rebondir.

Est-ce que vous avez confiance en votre épaule, aujourd’hui, ou est-ce que vous ne pouvez pas vous empêcher de faire attention ?

Non, moi je suis plutôt du genre tête brûlée. Quand j’arrive en muscu ou au bord du bassin, mon esprit fait comme si j’avais un corps tout à fait normal, sans blessure ni rien. Bon par contre quand je plonge après la séance de muscu et que je me rends compte que je ne peux pas faire le premier mouvement de bras, là ça revient dans mon cerveau. Je suis obligé de faire le petit chien pour m’échauffer un peu, ensuite quelques appuis et après je peux commencer à lever un peu le bras. Je ne nage pas encore comme avant, mais franchement ma nage est assez potable je trouve. Je pense pouvoir revenir à mon niveau assez vite.

Est-ce plus dur de revenir quand on est nageur ? On est obligé de rester longtemps hors du milieu où l’on a l’habitude d’être, les sensations mettent peut-être plus longtemps à revenir…

Alors, pas du tout. Pour moi en tout cas. Parce que cette période m’a renforcé. C’est une sorte de renouveau, niveau motivation. Parce que c’est bien beau de dire que tu vas travailler dur pour être champion olympique, mais c’est la façon dont tu vas travailler dur qui importe. Il faut le faire intelligemment, et ça j’ai eu du temps pour y penser. J’ai même regardé des vidéos de conférences d’entrepreneurs aux Etats-Unis. Je suis tombé notamment sur une qui m’a marqué, une personne disait ça, qu’il fallait réfléchir à comment mettre les choses en place, pas juste vouloir travailler, travailler, travailler, mais bien réfléchir au chemin pour parvenir à ses objectifs.

Et niveau sensations, ça vous a fait quoi la première fois que vous êtes retourné dans l’eau ?

Ah ça m’a fait drôle. Mais j’ai été surpris, je pensais que je me serais transformé en cailloux, mais en fait pas du tout. J’ai trouvé que je flottais bien, j’étais étonné. Ça ne se perd pas comme ça. J’avais gardé de bons appuis au niveau des jambes, de mon bras droit [qui n’a pas été opéré]. Bon après, le bras gauche, c’est comme s’il était tout nouveau, comme un bras de nouveau-né (rires).

Aujourd’hui, vous êtes heureux et confiant pour 2021 ?

Oui, je suis heureux. Il faut hein ! De toute façon, j’ai vécu pire, je suis passé dans ma vie par des moments très durs, où j’avais l’impression d’être seul. J’avais des idées très noires. Tout ça me sert aujourd’hui à sourire, même quand je suis au plus bas. Franck Esposito [spécialiste du 200m papillon, médaillé olympique à Barcelone en 1992 et vice-champion du monde en 1998], m’a dit un jour : « Là où on reconnaît un champion, c’est à sa manière de remonter quand il est au fond du puits ». J’y ai repensé souvent. Ça m’a servi pour avancer, me dire que j’étais plus fort que les autres. Alors vivement 2021.