Coronavirus : Faut-il autoriser la reprise des compétitions sportives (aussi) pour donner du bonheur aux gens ?

REPRISE Les débats actuels sur la reprise des compétitions portent beaucoup sur l'aspect financier, mais il ne faudrait pas oublier l'essence même du sport, moyen de divertissement et d'évasion

Nicolas Camus (avec J.L. et W.P.)

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Le sport joue depuis très longtemps un rôle important de divertissement pour la population.
Le sport joue depuis très longtemps un rôle important de divertissement pour la population. — FRANCK FIFE / AFP
  • Dans tous les pays, des discussions sont en cours actuellement au sujet de la reprise des activités, et notamment du sport professionnel. 
  • Les considérations des acteurs sont principalement économiques, et l’essence même du sport, le divertissement, semble un peu oubliée.

Ça commence à faire long… et c’est loin d’être fini. Pour qui aime voir du sport en live, la période actuelle est un supplice. Pas de rendez-vous avec les potes, pas de débats sur la sélection de Moussa Sissoko ou les chances du Stade Toulousain face à l’Ulster autour d’une petite bière, pas de transe collective après un revers long de ligne de Richard Gasquet pour mener deux sets à zéro, pas de pique-nique en famille en attendant le passage de Thibaut Pinot dans la Madeleine, rien. La pandémie de coronavirus a eu raison du sport comme de beaucoup de choses du quotidien, et maintenant qu’il est l’heure de parler reprise, c’est le flou le plus total.

Et le bonheur du peuple, alors ?

Le football français (moins une personne) a dit stop, Roland-Garros et le Tour de France vont tenter de sauver les meubles en septembre, nos voisins européens réfléchissent à relancer ce qui peut l’être d’ici à l’été, avec des protocoles sanitaires légèrement angoissants et sans public. Dans tout ça, les impératifs économiques constituent apparemment le seul argument d’importance. Et l’essence même du sport, le divertissement, semble oubliée.

Enfin presque. Dominic Raab, ministre britannique des Affaires étrangères, affirmait début mai que « la reprise des matchs remonterait le moral de la nation ». En Allemagne, le ministre-président de Bavière, Markus Söder, a très justement fait remarquer qu’un « week-end avec football est beaucoup plus supportable qu’un week-end sans football », alors que selon le gouvernement espagnol, « le sport professionnel contribue à améliorer le moral et le bien-être psychologique de la population ».

Le sport, « pas une donnée fondamentale dans la cohésion de la nation »

Et en France ? Une telle sortie n’est pas dans les standards de la République. « Le sport ne sera pas prioritaire dans notre société », disait la ministre Roxana Maracineanu le 22 avril à propos du déconfinement. Cela s’entend, évidemment. Les précautions sanitaires passent avant, tout le monde se rejoint sur ce point. Cela reflète également la société qui est la nôtre. « La place du sport en France a toujours été très mesurée, rappelle Jean-François Lamour, ministre des Sports de 2002 à 2007. Le sport n’est pas perçu comme une donnée fondamentale dans la cohésion de la nation, même si je trouve que ça a changé depuis une vingtaine d’années. »

Pourquoi ? Question de culture, principalement. « On a un rapport un peu plus lointain au foot, et au sport en général, que d’autres pays, observe le journaliste de Canal + Hervé Mathoux, qui s’est rendu en Angleterre, au Brésil ou en Espagne pour les soins de son documentaire C’est pas grave d’aimer le football. Mais cela me paraît assez logique. La culture sportive est moins développée, et il y a aussi une certaine richesse, culturelle par exemple, qui est davantage venue concurrencer le sport que dans d’autres pays. La place du foot, je la trouve équilibrée, et elle a progressé. »

Prioritaire ou non, son importance, elle, ne se discute pas. Economique, d’abord, comme tout secteur d’activité de premier ordre. Sociale, aussi, et peut-être surtout. Le foot, le tennis, rugby, le cyclisme et tous les sports les plus populaires divertissent. Unissent. « Il faut redonner du sport aux Français pour leur procurer du bonheur, soutient Jean-René Bernaudeau, manager de l’équipe cycliste Direct Total Energie. Un événement comme le Tour est nécessaire pour le lien social et familial. C’est peut-être la seule seule épreuve sportive où la famille est au bord de la route au complet. »

« Le sport, c’est du lien, explique Marc, porte-parole de l’Association nationale des supporters (ANS). Le stade est un des seuls endroits aujourd’hui où tout le monde peut se fréquenter, peu importent ses origines, sa couleur de peau, sa religion. Cette mixité est importante pour la société. » « Ne pas pouvoir aller au stade, c’est un manque sportif, émotionnel et social, résume de son côté Yannick Vanhee, le président du club des supporters de l’équipe de France dans le Nord. Ce que l’on cherche avec le sport, c’est l’amitié, le partage des émotions, voir ce fameux but en direct où l’on peut éclater de joie, tous ensemble. Ce sont des moments de joie ou de pleurs. Cette dramaturgie, ces émotions sont irremplaçables. »

Le foot symbole de « l’humanité possible »

Les stades sont aussi un exutoire, des endroits où l’on a le droit – dans une certaine limite – de ne plus être tout à fait nous-mêmes. Tout le monde a besoin de s’échapper, et pour beaucoup, c’est là que ça se passe. Le sport, plus globalement, est un symbole. « Dans mon documentaire, José Miguel Wisnik [compositeur et essayiste brésilien] dit que l’existence du foot est une preuve de l’humanité possible. Tant qu’on peut encore y jouer, l’humanité est encore possible, expose Mathoux, qui a sifflé la reprise du Canal Football Club dimanche soir. En fait, on se rend compte, quand nos divertissements sont stoppés, qu’on n’est pas en danger de mort mais que notre civilisation, elle, est en danger. »

C’est tout cela qui fait le poids du sport dans une société. « L’intérêt porté par des intellectuels pour donner une légitimité au sport est très récent. Il a longtemps été considéré comme servant des intérêts de la populace qui méritaient le mépris, explique le sociologue Christian Bromberger. Le sport mérite une réévaluation de son statut. Il nous apprend, mieux que la littérature ou le théâtre, ce que sont les conditions de la réussite dans le monde contemporain. Ça nous parle du mérite, du dépassement de soi, de la sociabilité dans un club. »

Le public acteur du spectacle

La reprise progressive des compétitions est un marqueur important. Même si le huis clos, dont on craint qu’il doive être la norme pendant encore quelques mois, rend la chose un peu fade, presque dénuée de sens. Quant aux cols mythiques du Tour de France sans les camping-cars néerlandais et la foule qui porte les coureurs dans les passages à 10 %, n’en parlons même pas.

« Le sport est un spectacle dans lequel les spectateurs sont aussi acteurs, contrairement au théâtre ou au cinéma où l’histoire est écrite avant la représentation, analyse Christian Bromberger. Le public a le sentiment, plus ou moins fondé, de pouvoir agir sur l’histoire. » Pour combler le vide, des idées sont en train de germer à droite à gauche.

En Allemagne, des fans de Mönchengladbach ont imaginé un système permettant à ceux qui le veulent de faire installer leur propre effigie en carton là où ils s’assoient habituellement dans le stade. Les chaînes britanniques Sky et BT Sport réfléchissent, elles, à la possibilité de diffuser à la télé des sons d’ambiance pré-enregistrés qui correspondent à ce qu’il se passe sur le terrain.

« Est-ce que ce ne serait pas contre-productif de montrer du sport où il n’y a pas du tout d’ambiance ?, s’interroge Marc, de l’ANS. Est-ce que finalement on ne montrerait pas une mauvaise image, ou en tout cas une image artificielle, qui nous desservirait ? Ça peut être un palliatif à court terme, mais sur le long terme ce serait néfaste. »

« Que le public réclame le retour du sport, c’est un acte pur »

Tout le monde s’accorde à dire que c’est mieux que rien, pour le moment. En France, il faudra probablement attendre le mois d’août pour vibrer sur des compétitions locales. Chacun espère un retour à la normale à l’automne. Cela voudra dire, déjà, que la tempête est passée. Et que la passion pour le sport aura à nouveau sa place pour ceux qui en ont fait un élément central de leur existence. « Je ne suis pas prêt à risquer ma vie et celle de ma famille, de mes parents, de mes grands-parents, pour un match de foot, évidemment. Mais j’ai hâte. Par pitié, que l’on puisse bientôt retourner au stade ! », implore Yannick Vanhee.

On laissera le mot de la fin au grand sage Jean-René Bernaudeau : « Quand ce sont les acteurs concernés qui réclament une reprise des compétitions, il peut y avoir de l’indécence car ils sont intéressés. Ce n’est pas le cas en revanche quand c’est le public qui le réclame, car il n’y a aucun intérêt, si ce n’est son bonheur personnel. Il demande son plaisir. Que le public réclame le retour du sport, c’est un acte pur. » Amen.