Coronavirus : Si le foot reprend en Allemagne, la France peut-elle faire marche arrière et relancer la Ligue 1 ?

FOOTBALL La question semblait être réglée avec la fin de la saison, et puis...

B.V. et N.C.

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Le président de l'OL Jean-Michel Aulas et la patronne de la LFP Nathalie Boy de la Tour, le 7 10 2018 au Parc des Princes.
Le président de l'OL Jean-Michel Aulas et la patronne de la LFP Nathalie Boy de la Tour, le 7 10 2018 au Parc des Princes. — FRANCK FIFE / AFP

Un indice chez vous, en bas de votre écran. Vous avez la main. Top ! Personnage important du football français, je me suis fait remarquer cette année en tentant de sauver la saison de football à de multiples reprises malgré l’urgence sanitaire. Président d’un club moyennement bien placé en Ligue 1, j’ai invoqué jusqu’à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme pour trouver un vide juridique qui m’enverrait en Coupe d’Europe la saison prochaine. Aussi connu pour ma mauvaise foi que ma dyslexie sur Twitter, je suis, je suis, suis…

Jean-Michel Aulas, vous l’aviez tous. Jeudi, alors que la question de la reprise du foot semblait réglée dans l’immédiat avec l’annonce de la fin de saison pour la Ligue 1 et la Ligue 2, le président de l’OL a remis un gros bifton dans la machine dans une interview donnée à l’Equipe, profitant de l’officialisation de la reprise du championnat allemand pour le week-end du 16 mai pour lancer son sujet préféré, celui de l’Ebidta.

« On est dans un mauvais chemin, ce n’est peut-être pas trop tard pour essayer d’imaginer, au regard de ce qui se passe partout en Europe, quelque chose qui soit cohérent sur le plan politique : on avait jusqu’à fin août et peut-être même début septembre pour terminer. J’ai fait un petit calcul cet après-midi : les pertes, pour le foot français, friseraient les 700 millions d’euros du fait de cette décision. »

Le gouvernement aurait-il parlé trop vite en annonçant l’interdiction des matchs de foot jusqu’à septembre ? Il est évidemment encore trop tôt pour le dire. D’abord parce que la situation épidémique n’est pas du tout la même en Allemagne, où le Coronavirus a fait 7.000 victimes, contre plus de 25.000 en France. Et ensuite parce que personne ne sait encore si cette reprise du foot allemand se fera dans des conditions sanitaires correctes et avec succès, c’est-à-dire sans propager le virus.

Bientôt l’Italie et l’Angleterre ?

Mais si tout se passe bien, alors l’Allemagne sera le héros de l’Europe du foot. « Le retour de la Bundesliga est une grande nouvelle pour l’industrie du football et trace le chemin pour le retour du football, lançait dans la foulée Javier Tebas, le président de la ligue espagnole. Nous travaillons pour que la Liga revienne bientôt. »

L’Italie et l’Angleterre, parmi les pays les plus touchés par l’épidémie, temporisent aussi depuis plusieurs semaines avant de statuer sur la fin de saison et pourraient s’appuyer sur l’exemple allemand pour lancer une phase de reprise. Le sort de la Premier League pourrait d’ailleurs être scellé dimanche, dans le plan de déconfinement annoncé par le Premier ministre Boris Johnson. Ce qui ferait de la Ligue 1 le seul championnat du « big five » à ne pas avoir de fin de saison.

Voilà qui poserait plusieurs problèmes de compétitivités économique et sportive à nos clubs français dans l’avenir.

  • nos clubs seraient les seuls en Europe à ne pas avoir reçu la totalité des droits télés
  • privés de fin de saison, les joueurs de Ligue 1 perdraient en valeur avant le mercato
  • si la Ligue des champions venaient à reprendre en août, comme l’espère l’UEFA, ni le PSG ni Lyon ne seraient prêts à reprendre la compétition

Le DG de notre bonne vieille LFP, Didier Quillot, a lui-même avoué sur BFM TV que « cela serait certainement une difficulté pour les clubs si la France était la seule (parmi les grands championnats) à avoir pris cette décision ».

Pour l’instant, seuls Quillot et Aulas ont remis publiquement en cause la décision gouvernementale de mettre fin à la saison. Les autres présidents, eux, respectent depuis quelques jours le cessez-le-feu des déclarations incendiaires dans la presse. Les Pays-Bas, qui avaient pris avant nous la décision d’arrêter la saison (sans couronner de champion), ne semble eux non plus pas plus troublés que ça par la reprise du football allemand.

Donny van Beek, le milieu de terrain d'Ajax.
Donny van Beek, le milieu de terrain d'Ajax. - Olaf KRAAK / ANP / AFP

« Personne ne lie la situation de l’Allemagne à la nôtre, nous n’avons plus la possibilité de jouer car le gouvernement a interdit toute manifestation sportive jusqu’au 1er septembre, et ce n’est pas la décision du monde du football, explique Jeroen Kapteijns, journaliste au Telegraaf. Dans notre championnat, la majorité des clubs préféraient arrêter la saison, d’autant plus que les droits télés étaient déjà distribués et donc les conséquences financières moins graves. Aujourd’hui, personne ne réclame le retour du football avant le 1er septembre. Peut-être que si ça passe bien en Allemagne, la discussion arrivera. »

Mais aux Pays-Bas comme en France, on a du mal à voir comment le gouvernement pourrait se dédire. Et encore moins comment la ligue pourrait relancer une saison dont elle a annoncé la fin. « Juridiquement, tout est possible dans les statuts de la LFP et ils pourraient permettre de détricoter tout ça, analyse Me Thierry Granturco, avocat spécialisé dans le sport. Mais il faudrait pour cela que le Conseil d’Administration revienne sur sa décision et convoque une Assemblée générale extraordinaire. Ou qu’au moins un quart de l’Assemblée Générale de la LFP (composé par un membre de chaque club et six représentants des différents métiers du football) ne s’auto-saisisse dans l’objectif de modifier les statuts de la LFP. Quand ça se passe ainsi, c’est une grande défiance, c’est politiquement très peu probable. »

Et en justice, pas beaucoup plus. Les clubs peuvent envisager des recours d’abord auprès de la LFP, puis de la FFF, puis du CNOSF et enfin devant le Tribunal administratif, si jamais aucune procédure n’aboutit. Inutile. « Les recours seraient toujours plus longs que la date de reprise de la saison 2020-21 », précise l’avocat.

Le mois d’août en question

Bref, recommencer la saison 2019-20 avant que la prochaine ne commence semble pour lui tout à fait « illusoire ». A vrai dire, ni les clubs ni les joueurs ne sont de toute façon prêts à reprendre le jeu à court ou moyen terme. En revanche, la prise de parole de Jean-Michel Aulas peut mettre la pression sur le gouvernement. Une manière de dire : « tous les autres championnats vont reprendre sauf le nôtre, et ce par votre décision, à vous de l’assumer ». En aidant financièrement, par exemple, où en justifiant par ce biais une demande de dédommagement. « Un club peut faire une demande d’indemnité en attaquant l’Etat, explique Me Granturco. Et là, ce n’est pas exclu qu’il puisse obtenir quelque chose, surtout si les autres championnats reprennent. Les clubs lésés pourraient se dire "Ok, on n’a pas réussi à faire invalider la décision, en revanche on peut se demander quelles sont les conséquences économiques de cette décision. Est-ce que ça génère un manque à gagner ? Si je peux prouver qu’une autre décision pouvait être prise, il peut y avoir indemnités" ».

Dernier argument pour forcer un peu la main du gouvernement, celui du mois d’août. Car si Edouard Philippe avait annoncé rideau jusqu’à septembre, tout le football français espère plutôt reprendre un mois plus tôt, même à huis clos. A ce moment-là, sous réserve que tout se passe bien en Allemagne, cela fera près de trois mois que la Bundesliga aura repris. Difficile alors de continuer à légitimité une interdiction. Interrogée mardi par la Chaîne l’Equipe, la ministre des sports Roxana Maracineanu a d’ailleurs ouvert en grand les portes au football en août, et pas qu’à huis clos.

« Vous me parlez de septembre, mais je vous dis "même au mois d’août". Si la pandémie le permet, si on ne revient pas sur ce chiffre des 5000 et puis surtout s’il est autorisé d’avoir moins de 5000 personnes rassemblées, ce sera possible à partir du début du mois d’août. »

Elle évoquait alors la question des finales de la Coupe de France et de Coupe de la Ligue 2019-20, que la LFP souhaiterait « sauver » en début de saison prochaine, c’est-à-dire début août. Auxquelles il faut ajouter la Ligue des champions, dont l’UEFA veut jouer le reste des phases finales dans ce même mois d'août. Tiens donc, deux événements sur trois qui concernent un certain club d’un certain président. Un indice en haut de votre écran, en image.