Docteur Chauve: «En 1996, en deux jours, Alan Wynne-Thomas avait liquidé son stock de morphine»

VENDEE GLOBE Le médecin de la course se raconte...

Propos recueillis par David Phelippeau

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Le docteur Jean-Yves Chauve, responsable de la santé des marins du Vendée Globe, aux Sables d'Olonne, avant le départ de l'édition 2008.
Le docteur Jean-Yves Chauve, responsable de la santé des marins du Vendée Globe, aux Sables d'Olonne, avant le départ de l'édition 2008. — J.S. EVRARD/20 minutes

Jean-Yves Chauve, le médecin du Vendée Globe, va vivre sa 6e édition. Son rôle: assister tous les marins. Et c’est parfois acrobatique…ve

 

Vous allez vivre votre 6e Vendée Gobe. Qu’est-ce qui vous a décidé à devenir docteur de cette épreuve?

Je suis marin pro et médecin à la fois. Cela me permet donc d’allier mes deux passions. J’ai fait une étude sur le sommeil. Je rends donc service aux navigateurs et ils me donnent en contrepartie des infos sur ce sujet. La voile est le seul sport où il y a cette notion de durée. La récupération fait partie de la performance. Les skippers sont des dormeurs de haut-niveau. Celui qui est fatigué va patauger. La voile est un sport intellectuel qui demande le moins d’erreurs de jugement possible. Un skipper qui n’a pas dormi pendant 20 heures, c’est comme quelqu’un qui se lève le matin et qui boit 0,5 grammes d’alcool…

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Où allez-vous être pour prodiguer vos conseils aux concurrents?

Chez moi, à Pornichet. Je suis un docteur qui vit dans sa salle d’attente. Je serai en stand-by. Je vais faire du 24 h/24 h. Cela va être une vie monacale. Je dois être disponible à partir du départ jusqu’à l’arrivée du dernier…

Avez-vous un rôle de psychologue aussi?

Oui, le navigateur a souvent un moment compliqué après le Cap Horn. Les skippers ont vécu les mers du Sud, des moments de « fun », une mer déserte, une aire plus dense… Le Cap Horn, c’est l’aboutissement. Et d’un seul coup, ils réalisent qu’ils ont encore 10 000 kms à parcourir pour remonter vers les Sables. Et il y a les chocs des vagues contre le bateau. C’est comme s’ils avaient une guitare de hard-rock qui résonne dans le cockpit… La fatigue se fait davantage ressentir à ce moment-là. vendeeglobe

 

Vous avez un exemple?

Oui, un skipper, un jour, me contacte. Au simple son de sa voix, j’ai senti qu’il était mal. J’ai été très directif avec lui. Je lui ai dit « rase-toi! Range ton bateau!» J’ai senti une certaine démotivation. Il fallait le faire réagir.

 

Comment faîtes-vous pour les soigner à distance?

Ils ont tous un guide de symptôme de 1.200 pages (en plusieurs langues) que j’ai rédigé. Le Tome 1, «j’explique». Le Tome 2, «je soigne». Les skippers doivent être mes yeux puis mes mains. C’est le problème qui est arrivé à Bertrand de Broc (il s’est recousu la langue en 1992) qui m’a donné envie d’écrire ce guide…

Racontez-nous cet épisode…

Sur le coup, je n’ai pas tout compris au film… On a communiqué par télex… avec des transmissions qui pouvaient durer jusqu’à 15 minutes. Ca a duré une nuit entière. Le plus incroyable, c’est qu’en même temps – et ça personne n’en a fait de cas – Alan Wynne-Thomas avait chaviré. Il avait passé vingt jours avec six cotes cassées dans le grand Sud. En deux jours, il avait liquidé son stock de morphine. Le côté «geste spectaculaire» de De Broc a davantage marqué les esprits. Je l’ai compris quand j’ai vu débarquer «Paris-Match» chez moi…

Vous arrive-t-il de consulter d’autres personnes pour les soigner?

Oui, en 1996-1997, Pete Goss avait un souci au niveau du coude. Il était au fin fond de l’Océan Pacifique. Comment pouvais-je lui proposer de s’inciser le coude sans tenir compte du vent? J’ai fait appel à un météorologue dans ce cas précis pour qu’il m’indique le sens et la force des vents…