Coupe de France : La recette, symbole d’une fracture grandissante entre amateurs et professionnels ?

FOOTBALL Derrière la polémique, cette histoire de recette est loin d’être anecdotique pour les clubs amateurs, qui se sentent livrés à eux-mêmes au quotidien

Nicolas Camus

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«Un sou est un sou les ptits gars.»
«Un sou est un sou les ptits gars.» — Montage 20 Minutes
  • En Coupe de France, la tradition veut que les clubs professionnels laissent leur part de la recette du match aux clubs amateurs, même si rien ne les y oblige. 
  • En 32e de finale, il y a deux semaines, Trelissac s'était plaint que l'OM décide de repartir avec son dû. 
  • Derrière la polémique, cette histoire de recette n'est pas anecdotique pour les clubs amateurs, qui se sentent peu soutenus au quotidien.

Promis, le président de Granville ne se pose pas la question. Et son club (National 2), qui affronte l’OM en 16e de finale de Coupe de France, vendredi, n’en fera pas une affaire d’Etat si Jacques-Henri Eyraud estime encore que c’est grâce aux Marseillais qu’un match de foot a pu être organisé dans la région. Non, Dominique Gortari n’a pas vraiment envie de parler recette avant « cette belle fête », alors que l’adversaire avait beaucoup fait causer au tour précédent en ne laissant pas sa part à Trélissac, comme il est de coutume.

« On voit ces derniers temps que de plus en plus, les clubs professionnels repartent avec leur part. Ils ne sont pas obligés de la laisser. Qu’est-ce que vous voulez faire ? », interroge Dominique Gortari, qui précise que l’OM s’était montré généreux quand les deux clubs s’étaient rencontrés en 2016. « Moi, ce n’est pas la partie financière qui m’intéresse le plus sur ce match, poursuit-il. S’ils prennent tout, tant pis. Je ne vais pas polémiquer. Ils sont dans leur droit, ils décideront. »

Jusque-là, comme lui, les dirigeants des clubs amateurs se contentaient de hausser les épaules, entre amertume et fatalisme. Et puis ceux de Trélissac ont décidé de mettre un peu de panache dans tout ça, bien aidés par l’OM et ses explications « abracadabrantesques ». Voilà comment on s’est retrouvé après les 32e de finale avec une bonne polémique sur la recette.

Une manne non négligeable pour un club semi-professionnel de N2

On n’avait pas vu venir la querelle, et pourtant on aurait peut-être dû. Derrière elle, cette histoire de recette est loin d’être anecdotique pour les clubs amateurs. Gagner le droit d’affronter une Ligue 1, c’est un événement pour toute une ville, voire un département, mais c’est aussi une manne financière pour voir l’avenir un peu plus sereinement. Illustration avec Saint-Pryvé Saint-Hilaire (N2), qui reçoit Monaco, lundi.

Pour cette rencontre, le petit club du Loiret s’est vu proposer gracieusement par l’US Orléans de venir jouer dans son stade de la Source. Les 7.300 sièges ont très vite trouvé preneurs, mais la recette ne s’annonce pas non plus pharaonique, sachant que quelque 1.500 places sont réservées pour des invitations. Il n’empêche, 100.000 ou 200.000 euros, c’est toujours ça de pris à ce niveau. Jean-Bernard Legroux, l’un des deux co-présidents du club :

Ça va nous aider, c’est ça en moins qu’on aura à mettre nous. Aujourd’hui, notre budget est de 820.000 euros. On reçoit environ 160.000-170.000 euros en subventions, licences, etc. Ça fait 20 %. Les 80 % restants, c’est du privé, c’est-à-dire nous, les deux présidents, nos fournisseurs, nos amis. »

Alors un petit coup de main n’est jamais anodin. Jean-Bernard Legroux ne connaît pas encore les intentions monégasques quant aux bénéfices de la soirée. « Ils devaient prendre leur décision lundi, nous fait-il savoir. J’espère qu’ils vont nous la laisser, quand même. Pour eux, la moitié des entrées sur un match comme ça, c’est vraiment une goutte d’eau. Je ne vois pas Monaco ne pas laisser leur part. »

Car en général, les choses se passent très bien entre les pros et les amateurs. Les présidents de Granville et Saint-Pryvé Saint-Hilaire n’ont que des bons souvenirs de leurs précédentes rencontres contre des clubs de l’élite. En fait, plus que ces histoires de recette en elles-mêmes, l’important pour eux semble être le problème qu’elles symbolisent : ce sentiment de plus en plus prégnant d’être laissé à l’abandon par le monde professionnel et la Fédération française de football.

« Il faut donner un coup de main au football amateur, mais ce n’est peut-être pas la vision de tout le monde »

« La Fédération se targue d’avoir augmenté ses dotations au bénéfice des clubs amateurs. La réalité montre que c’est complètement faux », assure Eric Thomas, le président de l’Association française de football amateur (AFFA). Déjà, selon ses calculs, la hausse des dotations pour la Coupe de France (+28 % pour la saison dernière, à hauteur de 12 millions d’euros) a d’abord bénéficié aux clubs professionnels (72 %), puis aux semi-professionnels (N1, N2 et N3, 25 %) et enfin aux clubs régionaux et départementaux (3 %).

Il s’explique ensuite, plus globalement : « Noël Le Graët parlait en décembre de 81,6 millions d’euros alloués au football amateur, son trésorier de 100 millions… Pour moi, c’est 16,5 millions, grâce au Fonds d’aide au foot amateur [FAFA]. Je ne connais pas d’autre fonds consacré au foot amateur. » Pour lui, comme pour Jean-Bernard Legroux, le ruissellement ne fonctionne pas très bien non plus dans le football français.

« Il faut donner un coup de main au football amateur, mais ce n’est peut-être pas la vision de tout le monde », estime Dominique Gortari. En attendant, l’OM a fait savoir jeudi soir que le club était « prêt à faire un geste » pour Granville. « On réfléchit auquel. Un sou est un sou », a ajouté le deuxième de Ligue 1. Sûr que ça, les dirigeants des clubs amateurs le savent bien.