PSG-Real Madrid: « Me montrer tel que je suis », pourquoi Varane se lance-t-il dans l’auto-promo documentaire ?

FOOTBALL Le champion du monde, patron de la défense madrilène au Parc mercredi soir en l’absence de Sergio Ramos, est le personnage central d'un documentaire bientôt disponible sur Amazon

Julien Laloye

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Raphaël Varane, le 14 septembre 2019 avec le Real Madrid.
Raphaël Varane, le 14 septembre 2019 avec le Real Madrid. — Manu Reino / SOPA Images/Sipa US/SIPA
  • Destin de champion est un documentaire retraçant la carrière de Raphaël Varane, de ses débuts dans le Nord juqu'à son triomphe en Russie
  • Personnage discret en dehors du terrain, le défenseur français expose pour la première fois son intimité 
  • Le champion du monde entame sa 8e saison au Real Madrid, club avec lequel il a remporté quatre Ligues des champions

 

Tiens, Raphaël Varane a envie qu’on parle de lui. La pensée incongrue qui nous a traversé l’esprit quand Amazon nous a appelé pour faire la retape de son nouveau documentaire sportif « premium ». Une série en trois épisodes sur la carrière du défenseur tricolore, depuis son enfance dans le Nord jusqu’à son titre de champion du monde à Moscou (Varane : Destin de champion, disponible sur la plateforme américaine en prime à partir du 23 septembre). Voilà qui pique notre curiosité. Pourquoi ce doc, qu’est-ce qu’il donne à voir, pourquoi maintenant, de la part d’un joueur qui a toujours jalousement usé de sa réelle timidité pour tenir à une distance raisonnable les suiveurs ?

Un projet né pendant la Coupe du monde 2018

La genèse, pour commencer. Une rencontre avec Théo Schuster, le réalisateur qui a accompagné les Bleus pendant toute la campagne de Russie pour la production du documentaire Deuxième étoile, diffusé sur TF1 quelques jours après le sacre. Rencontre au sens premier du terme. Le temps se fait long à Istra, le camp de base des Bleus, où les joueurs sont éloignés de leurs proches depuis des semaines. « Un jour, Raphaël m’a appelé pour me demander de venir dans sa chambre. On ne s’était pas vraiment côtoyés, j’étais un peu surpris. En fait il voulait m’expliquer pourquoi la France allait gagner le Mondial ». « J’avais besoin de parler », sourit Varane. Le feeling passe d’emblée, et le principe du projet est validé. « On a dû se voir environ deux mois depuis le mois de février pour tourner et pour fignoler les détails ». De quoi produire de la matière, donc.

La matière en question, pour ce qu’on a pu voir (le deuxième épisode). Un garçon qui a du caractère, plus que ce qu’on veut bien croire, et qui ne s’épargne pas. En une demi-heure, le défenseur tricolore balaie tous les sujets qui fâchent :

  • Sa saison immonde avec le Real l’an passé, puisque les premières images sont tournées le soir de la déroute merengue en Coupe du roi contre le Barça (0-3), prélude à la semaine noire du club l’hiver dernier (nouvelle défaite dans le clasico trois jours plus tard, puis élimination en C1 contre l’Ajax).
  • La blessure au genou avant la Coupe du monde 2014, une période où beaucoup craignent pour la suite de sa carrière. On le voit enchaîner les exercices avec le chirurgien qui est devenu son ami, au CREPS de Béziers. « Chaque année, quand les autres partent en vacances, il vient chez nous faire une semaine de check up complet alors qu’il est en peine forme ». En creux, l’exigence qui fait la différence entre un grand et un très grand joueur
  • Son duel perdu face à Hummels à la Coupe du monde 2014. Séquence révélatrice. Qui lui en tient encore rigueur aujourd’hui ? Personne à part lui, qui raconte comment cette erreur, qui n’en est pas vraiment une, l’a travaillé des années durant. « Dans le vestiaire, tout de suite après le match, je me dis "reste calme, t’as 21 ans, on va te mettre ça sur le dos" ». L’exigence, encore, la lucidité, également, sur les petits tournants qui décident une carrière. On en arrive à ce qui nous intéresse. Quel raisonnement a poussé Varane à s’exposer sous toutes les coutures, maintenant ? Version officielle, tout à fait respectable :

« Je n’ai pas l’habitude de parler de mon intimité. Ce documentaire me montre moi tel que je suis, avec ma part de timidité. On ne se forme pas tout seul dans la vie, c’est une façon de remercier tous ceux qui m’ont accompagné. Chacun apporte quelque chose à ma carrière ».

Sa maman, enseignante dans le Nord, son frère, qui est aussi son agent d’image, sa femme, qui était sa petite amie quand il n’était encore qu’un espoir à Lens. Tous ont droit à une part de lumière dans le documentaire.

Faire (un peu) grimper sa notoriété?

Interprétation plus personnelle. Le besoin de valoriser un chemin à la hauteur de ce qu’il représente dans le panorama du foot français, alors que les projecteurs se laissent plus naturellement attirer par l’aura de Mbappé ou la personnalité de Griezmann. Prenez la Course au Ballon d’Or à l’automne dernier. Varane y présentait le meilleur package global (victoire en C1 + victoire en Coupe du monde avec un but décisif à la clé en quart), et pourtant, personne n’a roulé pour lui, en club comme en équipe de France, à la notable exception de Noël Le Graët. Résultat ? Une septième place honorable, mais trop loin du podium au regard des mérites des uns et des autres.

Comme si les gens s’étaient un peu trop habitués, depuis le temps qu’il est dans le paysage. Au vrai, le joueur porte une part de responsabilité. La réflexion nous percute quand défilent les images du premier Clasico de Varane en Espagne, en janvier 2013. On voit le Français reprendre Messi en vitesse pure, puis sauver un but tout fait de Suarez sur sa ligne, avant d’aller planter son coup de tête sur corner.

Où est passé ce Varane-là, enfoui sous le poids des responsabilités, des passes à dix mètres pour Sergio Ramos, des marquages trop lâches, d’un milieu de terrain classe Ehpad qui l’expose inutilement, de l’usure des années qui passent dans un environnement où il a déjà gagné tout ce qu’il pouvait gagner ? Pas pour rien, peut-être, qu’ont afflué les rumeurs d’un départ avant l’été, bien que ni le joueur si son entourage n’aient publiquement confirmé ces envies.

Raphaël Varane avec son fils Ruben, lors du tournage du documentaire Destin de champion.
Raphaël Varane avec son fils Ruben, lors du tournage du documentaire Destin de champion. - Amazon

Un casting cinq étoiles

Mais aujourd’hui, Varane est toujours au Real, plus que jamais top 5 mondial à son poste, une évidence que vient rappeler un casting cinq étoiles dans le documentaire : Marcelo, Sergio Ramos, Modric, Zidane, Mourinho. « Il a fallu le pousser pour aller demander à certains, mais on n’a pas eu un seul refus, témoigne le réalisateur. Mourinho, limite s’il ne nous attend pas devant sa maison pour nous dire merci de lui demander son avis sur Varane. Pour parler de Rafa, tout le monde est partant ». Et cette anecdote lâchée par l’intéressé pour rappeler que ce respect unanime autour de lui, il est allé se la chercher comme un grand.

« Premier entraînement avec le Real, Cristiano m’appelle et il me dit "Varane, tu te mets au milieu pour le toro". Je lui ai répondu cash "moi, c’est Rafa". Quand t’arrives dans un vestiaire comme ça, il faut montrer qui on est ».

Un regret, peut-être ? De ne pas tout à fait aller au fond des choses dans cette volonté de tout montrer. Par exemple, cette séquence très réussie avec Karim Benzema, quelque chose d’une complicité profonde entre les deux coéquipiers​, captée par Théo Schuster (« je ne l’ai jamais vu comme ça avec quiconque, Karim »), puis cette consigne distribuée aux journalistes en attente d’un « one to one » avec le champion du monde après la projection : « Pas de questions sur Benzema en équipe de France ». Les deux se fréquentent depuis dix ans, Varane fait partie des cadres de Deschamps, on peut estimer qu’il a le droit de donner son opinion sur l’une des zones grises majeures de la vie des Bleus sans risquer la déportation en Sibérie. L’ouverture, mais tout (trop) en contrôle. Un peu comme sur le terrain.