Tour de France 2019: «Comme le mur des 30 au marathon!» Pourquoi est-ce si dur de pédaler en altitude?

CYCLISME Il a beaucoup été écrit que le maillot jaune Julian Alaphilippe n'était pas très à l'aise au-delà des 2.000 mètres. Qu'est-ce que ce seuil change pour les coureurs ? Des facteurs physiologiques et psychologiques se mêlent

Jean Saint-Marc

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Julian Alaphilippe a souffert dans le Galibier, qui culmine à 2.642 mètres d'altitude.
Julian Alaphilippe a souffert dans le Galibier, qui culmine à 2.642 mètres d'altitude. — C. Ena / SIPA
  • Le manque d'oxygène lié à l'altitude fait beaucoup souffrir les coureurs.
  • Selon leur génétique, tous ne sont pas pareillement armés pour passer les cols de plus de 2.000 mètres.
  • Mais il est possible d'habituer son corps... Voire de lutter contre l'aspect psychologique de ce blocage.

De notre envoyé spécial à Valloire (Savoie),

Voit-on les Champs-Elysées depuis le sommet de l’Iseran ? Ce serait logique : le plus haut col des Alpes est avec ses 2.770 mètres le point culminant de ce Tour de France 2019. On ne voit peut-être pas les Champs, mais on verra sans doute le podium du Tour : cette antépénultième étape promet d’être décisive. Et les rêves de maillot jaune de Julian Alaphilippe pourraient bien se fracasser sur les roches – et le goudron fondu – de ce mastodonte alpin.

Le Français de la Quick-Step Deceuninck a déjà perdu 32 secondes sur Egan Bernal, ce jeudi. Il pourrait perdre définitivement son maillot ce vendredi, avec une étape en haute altitude, lors de laquelle il faudra survivre à la Madeleine (1.746 m) et à l’Iseran (2.770 m), avant de finir à Tignes (2.089 m).

On nous le martèle depuis qu’Alaphilippe est en jaune : il supporte mal l’altitude et les cols les plus longs et finira par craquer, c’est écrit. « Je pense que Julian va exploser à un moment donné, lâche son « frérot » Steve Chainel, ancien coureur et consultant sur Eurosport. C’est un excellent grimpeur, il est très affûté, très maigre, mais il a trop donné depuis le départ ! » Ce pur puncheur n’est pas à l’aise dans les montées les plus longues et, surtout, les plus hautes.

25 % d’oxygène en moins

Pourquoi souffre-t-il autant au-delà de 2.000 mètres ? On a posé la question à Jean-Jacques Menuet, médecin de l’équipe Arkéa-Samsic. Il nous fait l’explication en trois bullet points, aussi limpides que l’attaque de Nairo Quintana dans le Galibier :

  • « La première conséquence, c’est le manque d’oxygène. Il y a environ 25 % d’oxygène en moins à 2.800 mètres. Les muscles et le cerveau sont en manque, donc la fréquence respiratoire augmente, comme la fréquence cardiaque. Donc les muscles travaillent plus, donc la dépense énergétique augmente. Et cette hyperventilation entraîne une perte d’eau. »
  • « La deuxième conséquence, c’est le mal des montagnes : maux de tête, vertiges, fatigue, nausées, essoufflement. Environ 15 % des gens en souffrent à partir de 2.500 mètres. Il y en a aussi dans le peloton ! »
  • « Dans le cadre de ce Tour de France, il faut ajouter un troisième facteur : dans les ascensions étroites, l’air circule moins et la roche chauffe et réfléchit les rayons du soleil. Le bitume avoisine les 70 degrés : les coureurs souffrent de cette chaleur, qui met à mal, notamment, leur estomac. Pas grand-chose ne peut être correctement digéré ! »

Concrètement, sur la route, ces trois phénomènes provoquent de nombreuses défaillances… Ou rendent les attaques moins tranchantes. L’ancien grimpeur Eric Boyer, devenu directeur sportif, se souvient qu’après 2.000 mètres, il « accélérait 100 mètres, pas plus, avant de se rasseoir ». Ses attaques ou ses contres n’étaient « pas tranchants », contrairement aux spécialistes « aux poumons plus efficaces, qui pouvaient tenir l’attaque pendant 500 ou 600 mètres, sans coincer. »

Pinot est « chez lui » en haute montagne (mais Bernal aussi)

Le Colombien Egan Bernal, qui vit à 2.700 mètres d’altitude, appartient à ce clan-là. Thibaut Pinot aussi : selon son directeur sportif, « il est chez lui [en haute montagne]. Son corps ne ressent pas les effets de l’altitude. » Une question de génétique. Et de psychologie, aussi : « Je pense que ce seuil des 2.000 mètres est en partie dans la tête, affirme ainsi l’ancien coureur Steve Chainel. C’est comme le mur des 30 kilomètres au marathon ! Moi, je n’ai jamais ressenti le moindre changement en haute montagne. Il faut dire aussi que je n’étais jamais dans la bagarre ! »

Le médecin de son ancienne équipe, AG2R, confirme. Pour Eric Bouvat, « ces conséquences sont surtout psychologiques : certains n’aiment pas l’altitude comme d’autres n’aiment pas le chaud ou le froid. Il y a moins d’oxygène, mais il y en a suffisamment pour faire des efforts, surtout que les coureurs ne restent que quelques minutes à ces altitudes-là ! »

« Julian a préparé le Tour en cachette pour le gagner ! »

Enfin, les conséquences de l’altitude sont de toute façon moindres pour ceux qui s’y sont préparés : tous les coureurs qui jouent la gagne font de longs stages en altitude, pour habituer leur corps et/ou passent de longs moments en tente hypoxique, qui reproduit artificiellement des conditions montagnardes. Alaphilippe, qui, officiellement, ne rêvait pas de maillot jaune en prenant le départ à Bruxelles, a lui aussi accompli cette préparation spéciale. Il s’est entraîné de longues semaines en Colombie (en février) puis dans la Sierra Nevada (en mai). Et il vit à Andorre, à 1.800 mètres d’altitude.

« Julian dit qu’il n’a pas préparé le Tour pour jouer devant… Mais il semblerait qu’il avait quand même une petite idée derrière la tête. Voire qu’il s’est préparé en cachette pour le gagner », souffle un proche. A 2.770 mètres, il sera impossible de se cacher…