Les grands clubs veulent-ils tuer la Ligue des champions (et les championnats nationaux ?)

FOOTBALL Le président de la Juventus et le syndicat des grands clubs poussent pour une compétition à l’accès de plus en plus restreint à partir de 2024

Julien Laloye

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Aleksander Ceferin et Andrea Agnelli en novembre 2018.
Aleksander Ceferin et Andrea Agnelli en novembre 2018. — JOHN THYS / AFP

Le Real Madrid n’est plus là, pour une fois, et pourtant, le destin de la Ligue des champions se joue cette semaine bien plus près du stade Santiago Bernabeu que d’Anfield ou de l’Arena d’Amsterdam. 500 mètres à vol d’oiseau depuis les tours géantes de l’hôtel Eurostar de Madrid, où la classe moyenne du foot a prévu de fomenter la rébellion mardi. L’association des Ligues Européennes, le syndicat des Ligues nationales, a convié 150 clubs issus de l’Europe entière pour débattre de la dernière idée de génie qui circule en ce moment au sommet du foot européen, avant d’aller défendre son bout de gras devant l’UEFA le lendemain. Un projet de transformation de la Ligue des champions en Superligue fermée, défendu par l’ECA, le Medef des syndicats du foot (Real Madrid, Bayern, Barça, etc...). Résumons la fourberie du dit projet, dont les détails officieux ont habilement filtré dans la presse :

Quatre poules de 8 équipes au lieu des 8 poules de quatre qu’on connaît >> Des matchs possiblement le week-end >> Les six premiers de chaque poule automatiquement qualifiés pour l’édition suivante >> Huit places qualificatives seulement en jeu, réparties entre les demi-finalistes de la Ligue Europa et les championnats de seconde zone, genre Portugal, ou Pays-Bas = 0,00002 % de chances de se qualifier si on ne fait pas partie des happy fews sélectionnés la première année.

Vers un système de promotion/relégation ?

Pour ce qui est de l’objectif, pas besoin d’avoir fait HEC. Plus de matchs, plus d’argent pour se goinfrer, et de moins en moins d’aléa sportif : c’est vrai que c’est pénible de se faire sortir par un club de Lilliputiens comme l’Ajax quand on vend un millions de maillots CR7 en Asie du Sud-Est . Dans les mots du Medef, enfin de l’ECA, cornaqué par le boss de la Juve Andrea Agnelli :

  • « Un plus grand nombre de matchs européens est une bonne chose pour les fans, pour la culture, pour le développement sportif et financier » (note du redecteur: Fais tourner Andrea)
  • « Cela entraînerait plus de dynamisme à l’intérieur du système par le biais d’un principe prudemment appliqué de promotion et de relégation » (nouvelle note du redacteur: Wahou c’est de la bonne)
  • « La compétition serait une plateforme inclusive, basée seulement sur la méritocratie et non sur les privilèges historiques » (dernière note du rédacteur: JE VOIS DES LICORNES QUI VOLENT AU PLAFOND LA VAAAAACHE)

 

Une ignominie absolue aux yeux de Lars-Christer « Daenerys » Olsson, le président de l’association des Ligues Européennes chargé de rassembler son armée à Madrid. Il s’en explique à 20 Minutes :

« La menace qui pèse sur le foot européen tel qu’on le connaît est très forte. Si l’UEFA accepte ça, on va prendre la même direction que le sport nord-américain, avec un modèle de franchises, ce qui n’est pas du tout notre souhait. Si nous devions suivre les principes présentés dans la lettre d’Agnelli, cela signifierait une ligue fermée au sommet de la pyramide du foot européen. J’attends de voir le projet officiel, mais ce sont de vieilles propositions qui ont déjà une longue histoire derrière elles, et qui devraient rester où elles sont. Cette réforme poursuit exactement les mêmes objectifs que ceux du G14 au début des années 2000 ».

Premier projet de Superligue en 1998

Amusant de voir, en effet, la persistance des grands clubs dans leur cupidité presque maladive. En fouillant un peu, on dégote les prémices de cette obsession… dès 1998. Une Superligue à 32 clubs vendue par un affidé de Berlusconi aux magnats des médias soi-disant prêts à allonger leur assurance-vie pour se payer la compétition.

Gerhard Aigner, alors secrétaire général de l’UEFA, avait reçu personnellement l’Italien Rodolfo Hecht, le commercial de Silvio. Il se souvient sans hésitation :

« C’était plutôt irréaliste à l’époque mais l’idée était la même, de donner des privilèges aux grands clubs. A l’époque, il réclamait une wild-card pour le Milan, qui n’allait pas très bien, parce qu’il avait gagné tant de fois la compétition… Le fait de ne pas devoir se qualifier via le championnat, c’était quelque chose d’inacceptable et ça devrait toujours l’être. Le but final, c’est toujours de monopoliser la scène et l’argent des Coupes d’Europe ».

Cette première ébauche de Superligue sauce Mediaset reste au placard, mais elle atteint une partie de son but : mettre la pression sur l’UEFA pour obtenir des aménagements favorables et une meilleure distribution des revenus. Aigner, toujours : « Pendant deux ans, on a fait deux phases de groupes sous la pression des grands clubs qui voulaient plus de matchs et plus de revenus. Mais nous avons éliminé ce format parce que ça faisait trop de matchs ». Un simple contretemps dans la privatisation rampante de la Ligue des champions par les gros clubs, favorisée par l’explosion des droits TV. 22 millions d’euros redistribués en 1992, 754 millions en 2011, 2,04 milliards cette saison.

La manne de la C1
La manne de la C1 - D.R/20 minutes

 

Le foot français vent debout contre la réforme, sauf le PSG et l’OM

« Cette fuite en avant a commencé quand Platini a accepté la création de l’ECA, déplore Olsson, ce qui était une mauvaise décision à mon sens ». Encore qu’il ne faut pas jeter tous les méchants dans la même fosse aux crocodiles. En 2014, selon les documents football Leaks révélés par Mediapart, c’est un cartel de cinq ou six clubs emmené par le Bayern qui a fait planer la menace d’une énième Superligue dans le dos de l’ECA pour réussir un premier braquage de grande ampleur : accorder quatre qualifiés d’office aux quatre grands championnats, le tout en introduisant une prime à l’ancienneté dans la redistribution des revenus. 40 % dépendent désormais des performances européennes réalisées lors des dix dernières années. « Une terrible erreur qui a pu se produire uniquement à cause de la vacance du pouvoir à la tête de l’UEFA », regrette Aigner.

Dans le rôle du cocu de service, le championnat de France et ses deux pauvres places qualificatives directement pour l’épreuve. Soucieux d’être mieux servi cette fois-ci, le foot tricolore serre les rangs derrière son président Noël Le Graët, qui doit rencontrer mardi Alexander Ceferin, le président de l’UEFA, pour les mêmes raisons. Enfin en façade, car chacun joue en réalité sa partition avant une AG extraordinaire de la Ligue le 15 mai qui fera tomber les masques.

Selon nos informations, le PSG roule à fond pour la réforme, ce qui ne surprendra personne, alors que Jean-Michel Aulas, incité à filer droit par son ami Le Graët, serait désormais plutôt réservé. De manière plus surprenante, le président de l’OM Jacques-Henri Eyraud, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions tout comme son homologue lyonnais, verrait lui la création d’une ligue fermée d’un œil favorable, « alors que l’OM n’a aucune chance d’y participer en l’état actuel », persifle un dirigeant qui suit le dossier de près. A moins que sa victoire de 93 ne compte double comme un but depuis l’extérieur de la surface.

Que pourrait-il advenir de la Ligue 1 ?

Une certitude tout de même : hormis le PSG, la totalité des clubs de L1 et de L2 seront représentés à Madrid, y compris Marseille et Lyon, qui avaient dans un premier temps envisagé de ne pas s’y rendre. « Nous y défendrons une position traditionnelle », confirme Philippe Diallo, secrétaire général de l’UCPF. A savoir la priorité des championnats nationaux sur toutes les autres formes de compétitions. Le syndicat historique des clubs français a remisé pour le moment ses envies de sanctionner les clubs favorables à la réforme en les privant de droits TV. Mais il a bien en tête ses possibles conséquences pour la Ligue 1 et le football tricolore:

  • Le nombre de places insuffisant réservées aux clubs de L1. Par exemple, le Lille de cette année ne pourrait sans doute pas défendre ses chances en C1 l’année d’après.
  • Le fossé qui se creuserait encore plus entre les participants à la C1 et les autres en raison de l’argent généré par la Coupe d’Europe.
  • La dévalorisation d’un championnat qui ne qualifierait plus pour la Coupe d’Europe, avec un PSG qui enverrait par exemple on équipe B un match sur trois en raison de l’augmentation du nombre de rencontres en semaine avec la C1.
  • La dévalorisation du football de sélection, qui verrait encore son champ d’action se rétrécir au profit des matchs de Coupe d’Europe.
  • Les droits TV de la L1 qui s’écrouleraient en raison du manque d’intérêt des diffuseurs, mettant en danger toute la pyramide des clubs français.

 

Le même raisonnement peut s’appliquer à l’immense majorité des championnats européens. Lars-Christer Olsson compte bien s’appuyer sur ce constat et la démonstration de force attendue à Madrid, pour peser auprès de l’UEFA : « On ne fera pas de propositions sur le format, mais on rappellera quelques principes intangibles. Le premier ? Les clubs qui brillent dans leurs championnats doivent être ceux qui joueront la Coupe d’Europe la saison d’après. On est totalement contre l’idée d’allouer des sièges fixes à certains sur plusieurs saisons ».

« Si les supporters s’opposent à ce projet, il ne passera jamais »

Mais n’est-il pas déjà trop tard, alors que les grands clubs semblent avancer leurs pions un peu plus à chaque réforme, au point de s’en vanter publiquement, et qu’une troisième Coupe d’Europe a déjà été ressortie du placard pour acheter la plèbe ? Ecoutez Josep Maria Bartomeu, le président du Barça, avant le match aller face aux Reds : « Cette saison, c’est la première fois en 11 ans que Manchester United joue ici, et la première fois depuis 2006 pour Liverpool. Nous ne pouvons pas jouer autant de matchs et si peu face à ces grands clubs. Nous ne parlons pas d’une ligue fermée, c’est une évolution plus attrayante, pas une révolution ».

« L’ingrédient le plus important ce sont les fans, et je suis sûr qu’ils ont la même position que nous, assure Olsson. Si les supporters s’opposent à ce projet, il ne passera jamais ». « C’est très difficile de revenir en arrière, mais il faudrait rassembler les forces du foot pour ne pas permettre que les championnats soient endommagés outre mesure, complète Gerhard Aigner. L’autre jour, j’ai vu un derby de Milan le même jour qu’un match de Ligue des champions. Ça, c’est vraiment pas possible ».

Et l’ancien arbitre international de rappeler comment il avait convaincu les clubs de renoncer à la Superligue en 1998. « Les clubs du nord de l’Europe, surtout les Anglais, ont une culture sportive plus développée. Pour eux, l’incertitude du résultat est importante. En dix minutes, ils m’avaient suivi ». Comme l’impression qu’il faudra s’employer plus longtemps ce coup-ci.