«Hijab» de running: «On ne s’habitue jamais aux messages de haine», raconte Yann, le CM magique de Decathlon

POLEMIQUE Le jeune homme a été en première ligne sur les réseaux sociaux pour modérer certains internautes, très remontés contre la marque après la mise sur le marché d'un voile de sport

Julien Laloye

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Magasin de sport Décathlon. Villeneuve d'Ascq.
Magasin de sport Décathlon. Villeneuve d'Ascq. — IAFRATE PATRICK/SIPA

Il a fini par se décider. Le temps de laisser la polémique se tasser et de faire le tri parmi les très nombreuses sollicitations. Beaucoup de journalistes, évidemment, et quelques propositions d’embauches, aussi. On hésite presque à demander à Yann, biberonné à Decathlon - « ma seule boîte, j’y suis rentré en stage et j’y suis resté »- s’il a pensé à négocier une belle augmentation de salaire. Le community manager de l’équipementier se remet d’un début de semaine éprouvant, qui l’a vu monter au front sur twitter pour défendre l’entreprise, prise à partie par les internautes et un certain nombre de responsables politiques, en raison de la commercialisation finalement suspendue d’un « hijab » de running.

« On savait que c’était un sujet sensible, propice à la récupération »

Le jeune homme de 27 ans nous répond de chez lui, où il a obtenu de pouvoir télétravailler afin de retrouver un peu de tranquillité. Salué par de nombreux internautes pour la patience et l’intelligence de ses réponses, il revient sur une semaine qui s’annonçait pourtant calme. « On était au courant de l’arrivée de ce produit depuis plusieurs semaines. Les concepteurs du hijab sont venus nous en parler parce qu’ils savaient que ça pouvait être un sujet sensible, propice à la récupération. On avait prévu d’être proactifs, mais le timing nous a échappé ». Si la commercialisation du hijab ne concerne que le Maroc, l’existence du produit est repérée dimanche par certains internautes. Lydia Guirous, porte-parole des Républicains, interpelle la marque, l’accusant de « renier les valeurs de notre civilisation sur l’autel du marketing communautaire ». Yann décide de lui répondre un peu plus de 24h plus tard avec le compte twitter de Decathlon, sortant le débat d’un relatif anonymat.

« De plus en plus de gens nous interpellaient. Avec mon binôme, qui gérait lui nôtre communauté Facebook, on s’est dit que c’était le moment d’une communication plus officielle. Et c’était la première personnalité visible à mettre le sujet en avant ». Sans besoin d’en référer à une quelconque hiérarchie. Decathlon laisse aux deux compères une totale liberté de ton, du moment bien sûr que cette liberté ne contrevient pas aux valeurs de l’entreprise. « La position stratégique de l’entreprise, c’est d’encourager le maximum de Français à faire du sport. L’enjeu, c’est de connaître le sujet dont on parle. Après, personne ne relit nos tweets avant publication, si c’est la question ».

Yann, CM aux mains libres

C’était la question, comme de savoir si notre interlocuteur avait eu besoin de l’accord de son chef pour nous parler. Même pas. Une rareté à saluer pour les marques d’une telle notoriété, surtout sur un sujet aussi casse-gueule. La journée de mardi a d’ailleurs ressemblé à un long calvaire pour Yann, ses collègues du service client (qui gèrent les messages privés de la page Facebook), et même certains vendeurs en magasins interpellés verbalement ou physiquement par des clients enragés.

« On ne peut pas dire qu’on a été surpris, mais on ne s’habitue jamais aux messages de haines. Les gens ont de moins en moins de limites ». Le jeune nordiste lancera d’ailleurs un appel au calme sur twitter, montrant des extraits de messages odieux​ reçus sur les réseaux sociaux. Mais il est déjà trop tard. Les politiques se sont emparés du sujet, jusqu’à la ministre de la Santé qui déclare « qu’elle aurait référé qu’une marque française ne promeuve pas le voile ».

Decathlon fait alors machine arrière, décidant de suspendre la commercialisation du hijab en France en raison des menaces. « Je n’ai même pas à être soulagé, la priorité dans ces cas-là c’est la protection des collaborateurs », estime Yann, qui n’a plus tweeté avec le compte Decathlon depuis mardi. En revanche, le nombre de ses followers a explosé, et on sent le garçon embêté d’une telle starification, alors que même en interne, il a reçu des dizaines de messages d’employés de l’équipementier venus du monde entier pour le remercier. « C’est très gentil, bien sûr, mais tout ça prend des proportions démesurées ».

Yann, auteur de plusieurs punchlines mémorables sur des sujets plus légers (ah les ventes de cravaches liées à la sortie des 50 Nuances de Grey), avait déjà conquis les internets quand il avait dénoncé le harcèlement subi par une internaute qui avait interpellé un peu vivement la marque sur le sexisme supposé de ses pictogrammes accompagnant certains sacs à dos en magasin. « Je me sentais un peu responsable de ce qui lui arrivait. Il fallait dire aux gens « regardez ce qu’il se passe ». Mais je ne veux pas être un héros ». C’est quand même un peu le cas pour cette fois.