Superbowl: Le «tout pour l’attaque» est-il en train de flinguer le sport US?

FOOT US  Il est presque devenu impossible de défendre en NBA, NFL ou NHL...

B.V.

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Tiens encore une défense de NFL qui s'est oubliée.
Tiens encore une défense de NFL qui s'est oubliée. — Harry How / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
  • Le Superbowl 2019 a lieu dans la nuit de dimanche à lundi.
  • Il pourrait être très offensif, symbole de sports américains qui donnent dans le tout pour l'attaque.
  • 20 Minutes vous explique pourquoi, et pourquoi ça fait râler.

Il y a un adage qu’on aime bien sur le sport américain, et en plus ça fait classe de le dire en anglais : « Offense wins games, defense wins championships ». Le comprendre comme ça : vous pouvez gagner des matchs de saison régulière si vous attaquez bien, mais les victoires en play-offs et les  titres, ce sera grâce à votre défense. Mais dans la nuit de dimanche à lundi, pour le Superbowl, ce n’est pas dit que les Patriots et les Rams ne se départagent pas au terme d’une orgie de points marqués.

Résumons l’idée comme ça : depuis quelques temps, la défense n’est pas une priorité dans le sport us, c’est un euphémisme. La moyenne des scores a explosé en NBA, les matchs à 100 points ne sont plus des exceptions en NFL, et même le hockey s’y met. Plus personne ne s’emmerde vraiment à défendre et au cas quelques petits coquins auraient quand même envie de le faire, on leur colle des règles qui protège l’attaque.

La dernière en date, celle qui a fait râler tous les linebackers d’Amérique : une protection accrue du quarterback (le bonhomme qui lance le ballon en attaque), devenu quasiment intouchable pour les défenseurs. En « on », et tant mieux, c’est avant tout pour protéger les porteurs de balle des blessures. En « off », ça permet aussi aux stars de rester sur pied plus longtemps et de marquer plus de points. Donc plus de spectacle.

« En tant qu’ancien défenseur, ça peut être frustrant parfois »

« La mentalité dans le sport US, c’est plus c'est spectaculaire, plus t’as audience, explique Philippe Gardent, ancien défenseur en NFL et consultant pour BeIN Sports et TF1.  On essaie de pousser le spectacle à son paroxysme. En tant qu’ancien défenseur, ça peut être frustrant parfois. C’est un sport où les règles évoluent de manière perpetuelle. Des fois, ça nous fait râler. C’est plus le sport que c’était y a 20 ans. Ouais, et alors ? »

Il faut bien comprendre aussi que le sport us se développe quelque part dans sa haine du football. Le sport le plus populaire partout dans le monde sauf chez eux, celui qu’on moque pour ses matchs terminés par des 0-0 ou des 1-0. Une autre idée du spectacle. « La mentalité est différente, poursuit Gardent. C’est comme avec les matchs nuls, il n’y en a pas – ou alors à la fin des prolongations, c’est rare. Les gens sont dans l’arène et on se bat jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un debout. »

Difficile de faire une chronologie de cette évolution vers le tout offensif. « La NBA proposait un jeu très défensif limite chiant dans les années 90, au moment où David Stern est arrivé aux commandes, retrace Bastien Fontanieu, fondateur du site Trash-talk. Lui voulait rendre la Ligue plus attractive pour les diffuseurs et les annonceurs, alors il a décidé de changer les règles. Le premier basculement, c'est 1997 avec la fin du "handshake", c'est à dire le droit de toucher les avant-bras du joueur d'en face quand on défend sur lui. Là on a vu apparaître toute une génération d'attaquants qui scoraient, comme Iverson, Kobe ou Mc Grady. Là cette saison on a encore passé un cap avec le passage de l'horloge à 14 secondes (au lieu de 24), après les rebonds offensifs. »

Génération highlights

Résultat, 112,3 points de moyenne par équipe et par match en octobre, un record depuis plus de 50 ans. L’idée n’est pas seulement que les défenseurs n’ont pas envie de venir bosser le matin, mais que le jeu a changé : arroser à trois points pendant tout le match est devenu une norme, les temps de possession avant le shoot sont plus courts.  

La consommation, elle aussi, a changé. La « génération highlights » est née en même temps que les réseaux sociaux. On résume un match au dunk de LeBron, au cross de Chris Paul ou aux trois points from downtown de Steph Curry. « Ca correspond tout à fait à cette volonté de mettre l'individualité en avant au détriment du collectif, poursuit l’homme derrière l’un des comptes de suiveurs les plus actifs de Twitter. L'idée centrale, c'est de promouvoir les performances individuelles, avec un feuilleton différent chaque année. L'an passé, c'était Westbrook et ses cinquante triple-double, cette saison c'est Harden à plus de 37 points de moyenne. D'ailleurs, on ne parle plus de Houston, mais de Harden. »

« Les temps forts et les contenus de format court (essentiellement les meilleures actions offensives), sont, sans conteste, des outils économiques, attractifs pour les fans, explique ainsi à l’AFP David Abrutyn, associé au sein de la société de conseil Bruin Sports Capital. L'enthousiasme que génère l'attaque peut être relié à l'intérêt des fans et à leur investissement, ce qui est intéressant en soi. »

Réaction logique, « défendre la défense » est un peu devenu une mode. Les purs et durs râlent beaucoup de voir leur sport perdre son essence physique. En NFL, aucun défenseur n’a pas commis à un moment ou l’autre de la saison un tweet assassin sur les nouvelles règles. Les fans de NBA, eux, ont compris l’idée : on s’emmerde 82 matchs dans la saison puis on attend les play-offs pour voir du vrai basket. « Les arbitres ont des directives alors bien différentes. Il faut permettre aux défenseurs de s'exprimer pour avoir des matchs plus resserrés. Les collectifs reprennent le pas à ce moment-là »

Et en NFL aussi, « defense still wins championships », Philippe Gardent ? « C’est prépondérant et ça ne changera jamais, répond celui qui commentera le Superbowl sur TF1. En play-offs, c’est celui qui prend le moins de points qui gagne le match, pas celui qui en marque le plus. Il y a aussi une question de crispation offensive liée aux gros événements. Dimanche soir, je pense qu’on sera plus autour des 50 points dans le match qu’à 100 points ».

Alors comme dirait Michel, vivement dimanche.