Retrait de l'Etat, budget en berne... La démission de Laura Flessel, l'arbre qui cache une forêt de problématiques complexes

GOUVERNANCE Après Nicolas Hulot, c'est au tour de Laura Flessel de claquer la porte du gouvernement...

Aymeric Le Gall

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Laura Flessel a quitté le gouvernement.
Laura Flessel a quitté le gouvernement. — CRIS BOURONCLE / AFP
  • Laura Flessel a démisionné mardi de son poste du ministre des Sports.
  • Son départ est motivé entre autres par l'inadéquation entre les ambitions de l'Etat pour le sport et des coupes budgétaires récurrentes. 
  • Cette démission met aussi en lumière des problématiques plus globales liées à la gouvernance du sport en France. 

Il doit probablement déjà les regretter, ses petites vacances d’été au fort de Brégançon, à faire du vélo tranquille en petit polo décontracté. Mais c’est déjà loin tout ça pour Emmanuel Macron. Après la démission fracassante de Nicolas Hulot, son ministre de l’Ecologie, voilà que c’est maintenant Laura Flessel, la ministre des Sports, qui se fait la malle à la surprise générale.

Ce coup-ci, pas d’annonce en direct à la radio avec des trémolos dans la voix et le regard interloqué de Léa Salamé et de Nicolas Demorand, mais le résultat est le même : en une semaine, le président de la République a perdu deux de ses ministres les plus populaires du quinquennat.

D’ailleurs, peut-on voir dans le départ de Laura Flessel un signal d’alarme pour la gouvernance du sport français, comme on a vu dans celui d’Hulot un appel au secours concernant la politique écologique du gouvernement ? « Je pense oui, répond Régis Juanico, député La Nouvelle Gauche et ancien chargé des sports lors de la campagne présidentielle de Benoît Hamon. Il y a aujourd’hui pour ces deux sujets-là, un mur qui s’érige et qui fait que les ambitions ne sont pas accompagnées de moyens suffisants. Ce sont les deux mêmes impasses, les deux mêmes constats d’échec que ces personnalités de la vie civile ont dressés. »

Un budget, ça ?

En fermant la porte du ministère, Laura Flessel a pourtant évoqué des « raisons personnelles », mais cela ne trompe pas grand monde. Quand Médiapart ou Le Canard enchaîné évoquent des démêlés fiscaux pour expliquer ce départ précipité du gouvernement, d’autres ont du mal à ne pas y voir la main invisible des coupes budgétaires.

« Je maintiens que sa démission est liée à des raisons de moyens, confie Juanico. Elle était prise en tenaille entre des objectifs extrêmement ambitieux qui ont été fixés par le président de la République (augmentation du nombre de pratiquants, les objectifs de 80 médailles aux JO-2024) et la faiblesse des moyens à sa disposition. »

Le manque d’argent donc, et de pouvoir, aussi. « En politique, il n’y a pas de démission pour des raisons personnelles, lâche en connaisseur Patrick Kanner, son prédécesseur au poste. Il n’y a que des démissions pour des raisons politiques. La vie ministérielle demande beaucoup de résilience, il faut savoir avaler des couleuvres et rendre quelques coups quand c’est possible (…) Elle a touché la limite du pouvoir jupitérien. Il faut que les ministres aient une marge de manœuvre mais quand on a un cabinet aussi réduit que le sien, c’est que les décisions se prennent ailleurs, à Matignon ou à l’Elysée. »

Cette contradiction entre des objectifs extrêmement ambitieux pour le sport français et des moyens dérisoires, Laura Flessel y a de nouveau été confrontée tout récemment, avec la lettre de cadrage que lui a envoyée le Premier ministre Edouard Philippe et qui prévoyait, après des années de baisse, une nouvelle réduction du budget des Sports de 6,2 % en 2019. La goutte d’eau pour l’ancienne championne d’escrime ? Possiblement.

Pour Patrick Wincke, le Directeur technique national de la boxe, ces coups de rabots budgétaires sont « incompréhensibles » : « On était ravis de l’idée de remettre le sport à sa vraie place - au-delà des performances sportives, le sport est une école de vie, un rayonnement sur la société, un apport économique non négligeable - comme ça l’est dans d’autres pays, et en même temps on annonce des restrictions budgétaires fortes. Comment fait-on pour continuer à aider l’ensemble du monde sportif avec un budget à la baisse ? C’est de l’ordre de la magie. » Mais Flessel maniait l’épée, pas la baguette.

La gouvernance du sport français en question

Au-delà de la démission de la ministre, c’est toute la question du sport français, de son financement et de sa gouvernance qui doit être interrogée aujourd’hui. Sans parler de l’utilité même du ministère des Sports. « En France, on a toujours maintenu dans le cadre de cette gouvernance, un ministère des Sports pour coordonner l’ensemble des fédérations. Mais quand il y a moins d’argent, il y a un conflit permanent entre le CNOSF et les ministères, d’où son récent cri d’alarme », explique Armand de Rendinger, consultant et auteur d’ouvrages sur l’olympisme. Denis Masseglia, le patron du Comité national olympique et sportif français, a en effet poussé un véritable coup de gueule contre la baisse du budget alloué au sport, allant jusqu’à parler de « hold up » de la part du gouvernement. Ambiance.

Pour schématiser, au niveau sportif – qu’il soit professionnel ou amateur – la France a le cul entre deux chaises, tiraillée entre la volonté pour l’Etat de garder la main sur cette question et celle de déléguer une partie de ses prérogatives à d’autres entités (fédérations, CNOSF).

Ce modèle français est unique, note encore Armand de Rendinger. Aux Etats-Unis ou en Angleterre, c’est totalement privé et dans les pays anciennement socialistes ou en Italie, où le comité national olympique et le ministre des Sports sont confondus, c’est totalement public. La question est de savoir si le modèle sportif de gouvernance du sport français est encore adapté aux enjeux d’aujourd’hui. »

Cette question cruciale est aujourd’hui au centre du débat. « On se pose beaucoup de questions au niveau des fédérations sur la gouvernance du sport, confirme le DTN Patrick Wincke. On sent la volonté d’une évolution nécessaire mais en même temps on est dans un flou artistique. Et on se pose la question de la place du ministère là-dedans. »

Une nouvelle superstructure en gestation

Avant de s’en aller, Laura Flessel avait justement impulsé une profonde réforme de la gouvernance du sport en France. Le 18 avril dernier, le ministère des Sports et le CNOSF se sont mis d’accord pour créer une sorte de superstructure, l’agence nationale du sport, censée régler le problème et gérer à la fois le sport de haut niveau et le sport amateur. « C’est un des chantiers qu’il faut mettre à l’actif de Laura Flessel, précise Régis Juanico. Mais on en revient toujours au même : avec quel financement ? On peut faire une gouvernance partagée sur le sport mais si les budgets diminuent et qu’il n’y a rien à distribuer, à quoi sert cette nouvelle gouvernance ? »

Pour Armand de Rendinger, la France devrait réfléchir à la création d’un nouveau modèle « basé sur le privé, avec une contribution publique mais qui ne serait plus un service public en soi. Il n’a plus de raison d’être, il n’est plus valable, il faut le repenser complètement. »

Une vision que ne partage pas Patrick Kanner : « Laura Flessel a voulu rénover la gouvernance du sport dans une voie que je n’aurais pas choisie, avec une agence nationale du sport, sur laquelle on a peu d’éléments, avec plus de pouvoir au mouvement sportif, dont les demandes sont légitimes de leur point de vue. Mais de mon côté, je pense qu’il faut un pouvoir politique qui soit fort, y compris dans la gouvernance du sport, un ministère puissant et bien armé sur le plan budgétaire. Là, elle a ouvert la boîte de Pandore… »

On le voit, le problème de la gouvernance du sport français est (très) loin d’être réglé. Charge désormais à Roxana Maracineanu, la nouvelle ministre des Sports nommée mardi, quelques heures après la démission de Laura Flessel, de parvenir à créer un modèle viable et pérenne tout en essayant de contenter tout le monde. Si tant est que cela soit possible. Ce ne sont pas les travaux qui manquent pour la nouvelle ministre des Sports et le gouvernement. Ce coup-ci c’est certain, les vacances sont bel et bien terminées.