«Leurs questions sont géniales», l'imaginaire des enfants sur la voile racontée par Armel Le Cléac'h

INTERVIEW Le skippeur breton, récompensé lors des Laureus Awards mardi soir à Monaco, a répondu aux questions de 20 Minutes...

Propos recueillis par Nicolas Camus
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Armel Le Cléc'h le lendemain de sa victoire sur le Vendée Globe, le 20 janvier 2017.
Armel Le Cléc'h le lendemain de sa victoire sur le Vendée Globe, le 20 janvier 2017. — JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

Le voilà, le temps d’une soirée, extrait de son milieu naturel. Armel Le Cléac’h, habitué de la solitude en mer et des grands espaces, s’est rendu à Monaco mardi pour le grand gala de la Fondation Laureus. Ce mouvement mondial porté par d’anciens grands champions, dont le but est de se servir du sport comme levier pour mettre en place des actions sociales pour les enfants, lui a décerné un prix dans la catégorie «sports extrêmes». Sa victoire record dans le Vendée Globe l’année dernière valait bien ça.

Le nœud pap, élément indispensable du costume de marin.
Le nœud pap, élément indispensable du costume de marin. - Valery HACHE / AFP

Avant de passer par le tapis rouge, de croiser tout un tas de grands noms du sport - dont son idole Roger Federer - et de lire fébrilement son discours de remerciement en anglais face à la foule, le Breton s’est posé quelques instants pour une interview. Consacrée au lien entre la voile et l’enfance, pour rester dans le thème.

Qu’est-ce que ça fait de voir son travail salué par toutes ces légendes du sport ?

C’est un grand honneur. Quand je vois les grands sportifs qui font partie du jury, je suis impressionné. Le Vendée Globe, et la course en solitaire de manière générale, restent une spécialité française - même si de plus en plus d’étrangers y viennent avec des Anglais et même un Japonais qui a participé à la dernière édition. Ce n’est pas forcément quelque chose d’ultra médiatisé dans le monde, donc cela représente une belle reconnaissance pour le sport que je pratique, pour moi parce que le Vendée Globe est un travail de 10 ans avant de le gagner, et pour toute mon équipe.

Cette Fondation veut agir auprès des enfants… Vous, quand vous en rencontrez, qu’est-ce qu’ils ont comme questions pour le marin que vous êtes ?

La force des courses au large et des tours du monde, c’est qu’on embarque énormément de monde avec nous. L’année dernière, sur le Vendée, j’ai été suivi par beaucoup de classes, du primaire au lycée. La course leur a servi pour faire des exercices. Des enfants de primaire m'ont raconté qu’ils avaient chacun suivi un bateau, des élèves plus âgés ont bossé sur la biologie, la géographie, les mathématiques, l’histoire… J’ai eu la chance d’aller rendre visite à quelques classes, j’ai eu beaucoup de questions et venant des enfants c’est génial parce que ce sont toujours des questions franches, natures. Comment vous faites pour dormir, pour faire pipi, pour vous laver, pour manger ? Est-ce que vous avez vu des requins, est-ce que vous avez eu peur ? Ils ont besoin de comprendre, on raconte ce qu’on vit sur le bateau et ça leur plaît.

Traverser des océans tout seul, ça ne leur paraît pas trop fou ?

Il y a beaucoup d’imagination ! Mais tant mieux. J’aime transmettre ce que je vis en mer aux enfants. C’est important de véhiculer des valeurs. Ce qui m’anime, c’est la passion, le travail d’équipe, l’engagement, la nature, être témoin de ce qu’on voit. Et les enfants, c’est le meilleur lien qu’on puisse espérer pour le futur. Pour avoir des futurs marins, peut-être, mais aussi des enfants qui auront envie de se dire plus tard « ça c’est ma passion, j’y vais, je persévère ». Voilà le témoignage que je veux donner. J’ai été passionné par la voile très jeune, j’en ai fait mon sport, mon métier, alors que ce n’était pas forcément évident. Ça n’a pas toujours été facile de monter les marches, mais j’ai réussi. Alors pourquoi pas eux.

D’où elle vous est venue, vous, cette passion ?

Mon père aimait la voile. Pas la compétition, mais la mer, et on naviguait souvent. Les vacances se passaient sur un bateau. Ça m’a donné le virus. Ensuite j’ai pratiqué pas mal de sports, l’aspect compétition est venu par rapport à ce que je voyais à la télé. Je suivais beaucoup de sports, le foot, le tennis, le rugby, et les légendes qui vont avec. C’est ça qui m’a donné l’envie de la compétition. J’ai commencé en optimist [un petit voilier solitaire pour les enfants jusqu’à 15 ans] à 8-9 ans, c’est devenu mon sport principal puis j’ai continué dans cette voie jusqu’à faire le choix d’y consacrer ma vie professionnelle.

Enfant, vous aviez déjà dans la tête de faire un tour du monde en compétition ou le truc c’était juste de prendre la mer ?

J’y suis allé par étapes. Quand j’étais petit, les posters dans ma chambre c’était des bateaux et des marins, à l’époque Philippe Poupon, Florence Arthaud, Laurent Bourgnon. Pas des footballeurs comme mes copains. Je me souviens, on allait voir les départs de courses, notamment la Route du Rhum. J’essayais d’avoir des dédicaces des marins, mais je ne me disais pas que j’aimerais être à leur place. Ça restait quelque chose qui habitait mes rêves, les bateaux m’impressionnaient, mais je ne me sentais pas capable de dire « un jour, je ferai comme eux ». C’est venu plus tard. J’ai commencé la compétition, je me suis rendu compte que j’aimais bien la course en solitaire. J’ai voulu faire du Figaro [une course à étapes de 10-15 jours], et puis quand j’ai gagné le Figaro je me suis dit que je pourrais traverser l’Atlantique, et puis quand je l’ai fait, que j’avais envie de réaliser le tour du monde. Ce n’est pas à 12 ans, en suivant le tout premier Vendée Globe, en 1989, que je me suis dit que je le ferai un jour. Il y avait peut-être inconsciemment cette envie d’y aller un jour, je ne sais pas, mais ce n’était pas encore réel pour moi.

Quand on est enfant, rien que l’idée de se retrouver seul en mer doit faire peur, non ?

Ah oui, c’est impressionnant. Il y a beaucoup d’inconnu, donc l’imagination joue à plein. Et même quand je me suis lancé bien plus tard, je ne savais pas vraiment vers quoi j’allais. J’ai appris au fur à et à mesure. Je suis d’abord allé jusqu’au Brésil, puis je suis entré dans les mers du sud, dans l’Océan Indien, le Pacifique, j’ai franchi le Cap Horn… Je n’avais jamais passé plus de 20 jours d’affilée sur un bateau, j’ai fini par en passer 89. On apprend toujours au fur et à mesure.

La mer est un univers qui engendre beaucoup de fantasmes quand on ne connaît pas…

Oui, souvent les gens ont peur face à la mer. On ne peut pas la maîtriser, c’est vrai, mais on peut apprendre à jouer avec. Un peu comme la montagne, finalement. Il y a beaucoup de points communs. La montagne peut être très dangereuse, terrible, comme peut l’être la mer, mais on peut aussi y passer des moments incroyables et réaliser des aventures et des exploits formidables.

Vous avez déjà pensé à raconter ça pour les enfants, dans des livres avec des dessins par exemple ?

J’ai déjà écrit un livre, sorti l’année dernière [intitulé « Le Prix de la victoire »], parce que j’avais beaucoup de gens, petits comme grands, qui me posaient des questions pratiques sur la vie à bord d’un bateau. Souvent, la première question qui revient, c’est « comment vous faites, tout seul ? ». Alors j’ai voulu expliquer, détailler tous les éléments qui nous permettent de faire ça et le parcours que j’ai eu avant de gagner le Vendée Globe. Là-dedans il y a des réponses pour les enfants, mais pourquoi pas imaginer à l’avenir un livre spécialement pour eux, oui. Pour raconter avec leur vocabulaire des choses qui ne sont pas toujours simples à comprendre.

Armel Le Cleac'h avait terminé 2e du dernier Vendée Globe (le tour du monde en solitaire sans escale) en 2009 derrière Michel Desjoyeaux.
Armel Le Cleac'h avait terminé 2e du dernier Vendée Globe (le tour du monde en solitaire sans escale) en 2009 derrière Michel Desjoyeaux. - Kenzo Tribouillard AFP/Archives

Et leur permettre de visualiser ce que sont les mers, les continents ?

Oui justement, le Vendée Globe, comme les autres courses, permet aux élèves de s’intéresser sûrement de manière plus assidue que ce qu’ils feraient s’ils avaient un simple court de géographie. J’ai beaucoup ce retour des professeurs et des maîtresses, qui me disent « merci ! Pendant trois mois vous avez captivé les élèves, on a fait de la géo et tout le monde était motivé ». Ils savent tous maintenant où est le cap Horn, le cap Leeuwin, le cap de Bonne-Espérance, alors qu’un mois avant ça ne leur disait rien du tout. Ça c’est chouette ! Tant mieux si on peut aider les enfants à travailler, à apprendre des choses.

En fait, grâce à toutes vos aventures, vous êtes devenu une sorte de conteur ?

Peut-être un peu, oui. Je m’en suis rendu compte, déjà avec mon deuxième Vendée, et puis surtout avec ma victoire l’année dernière. C’est aussi pour ça que j’ai voulu écrire ce livre. En plus, aujourd’hui, beaucoup de moyens existent pour suivre nos courses presque en direct, avec les réseaux sociaux, les vidéos qu’on peut envoyer plus facilement. La plupart des gens ne sont jamais montés sur un bateau, mais ils nous suivent quand même, ils regardent les classements, ils imaginent les émotions qu’on peut avoir sur le bateau. C’est pour ça que c’est important de leur raconter ensuite. Tant mieux, moi ça me fait très plaisir. Je ne suis pas forcément à l’aise pour parler devant beaucoup de monde, mais quand je parle de ce j’aime, ça me plaît.

A la fin d’une aventure comme le Vendée Globe, quelle image il vous reste ? Celle de la ligne d’arrivée, d’un coucher de soleil, d’une tempête particulièrement violente ?

Pour moi, c’est moins une image qu’une tranche de vie. Le Vendée Globe, c’est une aventure de dix ans. C’est beaucoup d’émotions et de partage, avec plein de gens. Je suis l’acteur principal sur le bateau, mais c’est tout ce que j’ai vécu avec ma famille, mes enfants, ma femme, mon équipe, tous ceux qui m’ont aidé à partir… Ce sont toutes ces émotions qu’on a vécu, avant le départ, parce que c’est toujours difficile de partir, pendant la course, avec plein de moments compliqués, et puis l’arrivée, pas toujours gagnante mais quand on l’emporte, on le partage avec tous ces gens et c’est génial. Quand on réussit, c’est toujours tous ensemble.