Histoires improbables de JO d’hiver (2/5): Quand Kurt Russell était l’entraîneur de l’équipe de France de hockey

SPORTS D’HIVER Herb Brooks, coach américain légendaire qui a eu droit à son biopic hollywoodien, a pris en main les Bleus à Nagano…

Julien Laloye

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Kurt Russellincarne Herb Brooks à l'écran.
Kurt Russellincarne Herb Brooks à l'écran. — Capture d'écran/youtube
  • Avant Pyeongchang, « 20 Minutes » vous raconte plusieurs histoires improbables de JO d’hiver.
  • On s’intéresse aujourd’hui à l’équipe de France de hockey et son entraîneur de renommée mondiale aux JO de Nagano

Pour bien farter les skis avant de prendre les pistes à Pyeongchang à partir du 10 février, 20 Minutes vous propose toute cette semaine de revenir sur des histoires insolites qui ont marqué les Jeux olympiques d’hiver. On continue cette série avec le court intérim d’Herb Brooks à la tête de l’équipe de France de hockey

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Ne perdez pas votre temps à chercher, il n’y aura aucune équipe de France de hockey sur glace aux JO de Pyeongchang. Une sale habitude qui n’est pourtant pas une fatalité. Il fut un temps pas si lointain -les années 90, où les Bleus se qualifiaient systématiquement pour l’épreuve olympique chez les hommes. Il est même arrivé qu’ils s’y pointent avec le meilleur entraîneur de l’histoire de ce sport. Un peu comme si le Canada se qualifiait pour une Coupe du monde avec Pep Guardiola sur le banc. Son nom ?  Un certain Herb Brooks.

Ça ne vous dit rien ? Le type est un mythe aux Etats-Unis, entré dans le patrimoine national le 22 février 1980. C’est le jour du fameux « Miracle On Ice ». La machine soviétique, sorte de Brésil 70 du hockey, quadruple tenante du titre s’apprête à piétiner une bande d’universitaires américains inconnus de tous. Sauf de Herb Brooks, qui a eu six mois pour préparer son bataillon de Marie-Louise. C’est du 1000 contre un et pourtant, en pleine guerre froide et dans une patinoire de Lake Placid qui n’en croit pas ses yeux, les Etats-Unis s’imposent. « Le match du siècle », comme le déterminera plus tard la Fédération internationale, est terminé, et Herb Brooks ne payera plus jamais une note de restaurant de sa vie.

Brooks arrive la veille des stages et repart le lendemain

On en vient à ce qui nous intéresse. Automne 97. La fédération française des sports de glace est dans la mouise, proche du dépôt de bilan, et l’équipe de France de hockey, qualifiée pour Nagano, n’a plus d’entraîneur. James Tibbetts, un membre du staff franco-américain, pense avoir l’idée du siècle. Il passe un coup de fil à son pote Herb. Ce dernier vivote à Pittsburgh où il continue de développer des jeunes joueurs et n’a rien contre une mission exotique à l’étranger. « C’était un type généreux, l’argent n’était pas une question. Il a dit oui tout de suite et il est arrivé juste avant le premier rassemblement ».

L’histoire du « Miracle on Ice » n’a pas encore été adoptée au cinoche avec Kurt Russell dans le rôle-titre, mais la réputation d’Herb Brooks est arrivée jusque dans les Alpes. « C’était un honneur d’avoir un coach pareil, se souvient Gérald Guennelon, l’actuel DTN du hockey tricolore, alors international. Tout de suite, on a pensé à son exploit aux JO, même si on n’en a pas vraiment parlé avec lui ».

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C’est tout le problème, justement. Brooks, qui débarque la veille des rassemblements et se carapate juste après, ne parle pas un mot de français. Toutes ses instructions passent par la traduction Tibbetts, qui ne sait bientôt plus ou se mettre. Antoine Richer, l’autre entraîneur-adjoint de l’équipe à l’époque : « La première fois qu’il est venu, deux mois avant les JO, on lui a montré nos 20 meilleurs joueurs. Le stage se termine, il vient nous voir et il nous dit : "Ok j’en garde 5, vous m’en trouvez 15 autres". On a eu du mal à lui faire comprendre qu’il avait eu sous la main ce qui se faisait de mieux en France ». En cause, la différence de culture plus que le niveau individuel.

« Ses exigences ne collaient pas au style de l’équipe »

Richer encore : « on n’a jamais trop su comment le truc lui avait été vendu mais disons que ses exigences de jeu ne collaient pas au registre de l’équipe. Il demandait beaucoup de volume de patinage, un gros pressing offensif et un engagement physique important ». Trop important pour des joueurs habitués à jouer à l’européenne, avec des combinaisons élaborées et du travail sur jeu placé. Guennelon nous raconte un épisode qui colle trait pour trait à la scène mythique du film, quand Kurt Russell, [Herb Brooks donc], oblige ses gars à enchaîner les « suicides », ces allers-retours sur la glace épuisants, jusqu’au bout de la nuit sous le regard désolé des pontes de la fédé américaine.

« C’était après le tournoi du Mont-Blanc. Il s’est rendu compte qu’on n’avait pas la condition physique qu’il attendait et il nous a fait faire une séance intense de 50 minutes sans palet sur la glace. On était crevés mais on a fini par lui en redemander pour lui prouver qu’on était capables de se dépasser »

La fameuse méthode du coach à l’ancienne qui soude ses troupes contre lui pour en tirer le meilleur avait hélas donné tout son jus contre les Russes à Lake Placid. La France est en fin de cycle et se retrouve même à deux doigts de paumer à Nagano contre les Japonais, obligés d’aligner une équipe en tant que pays organisateur. « Ils étaient vraiment en dessous de tout le monde mais ils avaient décidé de tout mettre contre nous pour essayer de remporter un match, sourit Tibbetts. Leur staff a épié tous nos matchs pendant six mois, et le jour du match, on découvre 15 000 personnes en feu, ça a été compliqué ».

Pendant que son équipe passe au travers des Jeux, Herb Brooks vit tout ça d’un air détaché, tripotant sans cesse une balle en mousse pour ne pas choper une tendinite avant la saison de golf. Il faut dire que le bonhomme passe le plus clair de son temps avec l’équipe américaine et ses complices de toujours. « C’était pas méchant, Herb était à la cool quoi, mais ça a pu surprendre certains joueurs, reconnaît Antoine Richer. En France, on avait l’habitude de partager beaucoup de choses avec un coach très proche du terrain. Lui était plus un manager à l’américaine, qui déléguait beaucoup ».

« Le petit Huet, je le ramène en NHL »

L’aventure prend fin pour de bon quelques semaines plus tard après un championnat du monde à peine plus reluisant malgré une victoire… contre les Etats-Unis. Herb rentre en Pennsylvanie, où il ramènera une autre médaille avec la sélection nationale en 2002, le hockey français l’oublie sans trop se forcer. « Il n’est pas resté assez longtemps pour imprimer une marque dans la structure de notre hockey, juge le DTN tricolore. Mais il a apporté une vision professionnelle. Avec lui, il y avait des joueurs-clés, et les autres étaient là pour les reposer. Le deuxième gardien ne jouait pas souvent ».

Herb Brooks est décédé en 2003.
Herb Brooks est décédé en 2003. - Tony Gutierrez/AP/SIPA

 

Il faut dire qu’il aurait dû être meilleur que Cristobal Huet. Preuve que Brooks avait toujours l’œil, il repère tout se suite ce gamin de 23 ans, amené à devenir le meilleur joueur tricolore de l’histoire. « Il m’avait dit : « celui-là, je le ramène en NHL quand je rentre », il voulait en parler à son état-major » confirme Tibbetts. Huet attendra encore cinq ans avant de jouer dans la ligue nord-américaine. Herb Brooks ne le saura jamais. Il meurt à l’été 2003 dans un accident de voiture, alors qu’il rentrait d’un séminaire où on lui avait demandé pour la millième fois de raconter le jour de grâce du hockey américain. Peu de chances qu’il ait dû répondre à une question sur sa parenthèse française.