VIDEO. JO 2024: L'objectif de 80 médailles à Paris, on y croit vraiment?

JEUX OLYMPIQUES La France va avoir besoin de beaucoup changer si elle souhaite doubler son nombre de médailles d’ici sept ans…

B.V. et N.C.
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Teddy Riner et la délégation française défilent à Rio le 5 août 2016.
Teddy Riner et la délégation française défilent à Rio le 5 août 2016. — Markus Schreiber/AP/SIPA
  • Claude Onesta a été chargé de soumettre des propositions pour améliorer la performance des sportifs français en vue des JO-2024.
  • L’objectif de 80 médailles fixé par Laura Flessel paraît à l’heure actuelle inatteignable pour la plupart des experts interrogés.

L’équipe des sports de 20 Minutes vient de découvrir une nouvelle réaction physique du corps humain. Les oignons font pleurer, le poivre éternuer et le chiffre « 80 » s’étrangler. Ce fut en tous les cas pour la majorité des anciens ou actuels athlètes, entraîneurs, directeurs techniques nationaux et présidents de fédés que l’on a contactés pour évoquer l’objectif des « 80 médailles » fixé par la ministre des sports Laura Flessel aux JO de Paris-2024.

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« Etre sélectionné aux JO, c’est presque déjà être le meilleur du monde »

Le cap est drôlement ambitieux. 80 médailles pour la France, c’est deux fois plus que les déjà très fastes JO de Rio, en 2016. C’est aussi dix de plus que la Chine et son milliard et demi d’habitants à ces mêmes jeux.

« Cela représente une grande difficulté », synthétisait la semaine dernière Claude Onesta, chargé de soumettre des propositions sur les moyens d’y parvenir d’ici à la fin de l’année. En attendant son rapport, nous avons demandé à nos interlocuteurs d’avancer quelques idées qui permettraient au moins de s’en approcher. Premier constat : on part de loin. « On est en retard aujourd’hui par rapport à des nations où les jeunes font du sport pour entrer dans les universités les plus prestigieuses, avance Isabelle Sévérino, ancienne championne de gym et coprésidente de la Commission des athlètes de Haut niveau. Le sport y est un projet de vie, pas un rêve. Dans ces pays-là (Chine, Russie, Etats-Unis), il y a un plus gros vivier. La concurrence en interne est immense… Etre sélectionné aux JO, c’est presque déjà être le meilleur du monde. C’est le cas du judo chez nous, mais c’est à peu près tout… »

Disons-le comme on le pense, la France aime le sport mais n’est pas (encore) un pays de sport. Embrasser une carrière de sportif n’offre aucune passerelle académique pas plus que de considération sociale. On moque les sportifs plus qu’on ne les écoute, on jalouse leur pognon plus qu’on ne valorise leurs efforts. Disons-le comme on le pense (bis), faire 40 médailles est déjà un bel exploit. Alors 80… Patrick Wincke, DTN de la boxe :

80 médailles, l’effet d’annonce fait bien. On se fixe toujours des objectifs avec lesquels on avance. Mais parfois il faudrait être en lien avec la réalité. Au-delà des résultats sportifs, la grosse réussite de Paris-2024 serait qu’il y ait enfin du sport à l’école, dans les entreprises, que la France bascule vers la reconnaissance sportive. Qu’au même titre que la culture, le sport soit sanctuarisé. Et tant pis si on fait un peu moins de médailles que prévues. »

Ça tombe bien, parce que personne n’y croit. Même avec des nouvelles disciplines et beaucoup, beaucoup de chance. Un autre cadre de fédération nous assure que « 55 à 60, ce serait déjà le bout du monde ». Et que « si on veut en gagner 80, il faut en faire 25 en athlétisme ou 15 en natation ». Autant dire qu’il faudrait déjà prendre le départ du 10.000 mètres pour arriver avant les Ethiopiens en 2024. « Et pourquoi pas faire comme les Anglais entre 2005 et 2012 alors ? » demanderez-vous, au courant que nos meilleurs ennemis ont réussi à plus que doubler (de 30 à 65 médailles) en huit ans.

Le plan britannique a fonctionné, mais il est très spécifique. Il comportait deux volets principaux : 1) choisir très tôt une génération restreinte de futurs champions sur lesquels on mise tout 2) mettre le paquet sur des sports hyper pourvoyeurs de médailles (aviron, cyclisme sur piste) pour tout y rafler.

Les poursuiteuses de l'équipe britannique de cyclisme sur piste, lors de l'épreuve des Jeux olympiques de Londres, le 4 août 2012.
Les poursuiteuses de l'équipe britannique de cyclisme sur piste, lors de l'épreuve des Jeux olympiques de Londres, le 4 août 2012. - REUTERS

Jean-Claude Senaud, DTN de la fédération de Judo, a lui aussi choisi l’option du petit groupe à façonner pour 2024. « Ceux qui seront performants en 2024 ont aujourd’hui entre 16 et 23 ans, on les a donc tous dans nos structures, explique-t-il. On va mettre en place un collectif restreint, d’une vingtaine de garçons et une vingtaine de filles qu’on a déjà largement repérés, et les mettre dans les mains des meilleurs entraîneurs et préparateurs physiques. Evidemment, on a l’impression de laisser du monde de côté. Mais le haut niveau demande des choix. »

« Pour atteindre les 80, on ne peut pas compter que sur dix ou quinze fédérations »

Peu de chances que l’exemple britannique inspire beaucoup plus que ça. Parce que toutes les fédérations n’ont pas les moyens de celle du judo, et parce que tout le monde veut une part du gâteau olympique. « Bien sur qu’on a regardé comment ils avaient fait, mais chacun sa culture, note Florian Rousseau, directeur adjoint de la mission d’optimisation de la performance (MOP) à l’Insep. Nous aussi, on a un savoir-faire, des entraîneurs très demandés à l’étranger. On a notre identité, notre culture, on sait faire des médailles. Mais pour atteindre les 80, on ne peut pas compter que sur dix ou quinze fédérations. »

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Pour poser la question en des termes plus clairs, « pourquoi donner du pognon au base-ball, à la pêche à la ligne, au tambourin, où on a juste pour objectif de ne pas être ridicules que de la donner à ceux qui peuvent vraiment faire des médailles ? » résume un ancien médaillé olympique. Parce que la question de l’argent est évidemment fondamentale. Dans leur plan 2012, les Britanniques avaient arrosé les futurs médaillés pour qu’ils n’aient la tête qu’à ça. A l’inverse, il y a quelques jours, Laura Flessel a annoncé une baisse du budget de 7 % pour le ministère des Sports. Autant dire que ça a fait couiner dans les fédés.

« Je connais des champions olympiques qui sont désormais dans des camions pizzas »

Si les allocations pour 2024 ne sont pas encore définitivement fixées, on vient clairement de demander aux fédérations de faire mieux avec moins d’argent. Pas évident. Certains promettent déjà d’aider leurs athlètes amateurs dans des recherches de partenaires ou de mécènes pour pouvoir se concentrer sur le sport. D’autres demandent aux entreprises de participer à l’effort national. Isabelle Severino :

Peut-être qu’une poignée de gens vont être accompagnés en France, mais il va falloir compter sur le fait qu’on va avoir plus de notoriété grâce à Paris-2024 et que ça va déclencher l’intérêt de sponsor personnel. Aujourd’hui, des athlètes perdent de l’énergie parce qu’ils se demandent comment ils vont payer leur loyer. Dans d’autres pays, ils ont des structures, des aides. On a besoin d’un certain confort pour se projeter dans une carrière. Je connais des champions olympiques qui sont désormais dans des camions pizzas. »

Bref, le sport français a sept ans pour trouver des solutions. Certaines de ses figures nous en ont proposé quelques-unes. Stéphane Marcelin, directeur du haut niveau à la fédération d’escrime, conclut : « Si les 80 médailles sont là, ce sera grâce aux athlètes mais aussi parce qu’on aura réussi à mettre en place tout écosystème favorable à la performance ».