JO 2024: Détection, vie des athlètes, naturalisations… Les idées du sport français pour atteindre les 80 médailles

JEUX OLYMPIQUES C'est l'objectif fixé par la ministre des Sports Laura Flessel...

N.C. et B.V.

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Tony Yoka a remporté la médaille d'or en boxe aux Jeux olympiques de Rio, le 21 août 2016.
Tony Yoka a remporté la médaille d'or en boxe aux Jeux olympiques de Rio, le 21 août 2016. — Yuri CORTEZ / AFP
  • La ministre des Sports a fixé un objectif de médailles pour Paris-2024 très ambitieux pour les rangs français.
  • Pour y parvenir, il existe plusieurs pistes de réflexion envisagées.

L’objectif de 80 médailles annoncé par la ministre des Sports Laura Flessel pour les Jeux olympiques-2024 à Paris, soit le double de la moisson habituelle de la délégation tricolore, se veut ambitieux. En attendant les conclusions du rapport de Claude Onesta, chargé de soumettre des propositions sur les moyens d’y parvenir d’ici à la fin de l’année, nous avons interrogé des sportifs, ex-sportifs et dirigeants de tous horizons pour dégager quelques pistes de réflexion. Les voici (avec entre parenthèses le nom de leurs auteurs).

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Détection et formation des jeunes

Tout miser sur quelques champions (ne) s de demain (Jean-Claude Senaud, Directeur Technique National du judo)

« Ceux qui seront performants en 2024 ont aujourd’hui entre 16 et 23 ans, on les a donc tous dans nos structures. On va mettre en place un collectif restreint, d’une vingtaine de garçons et une vingtaine de filles. On laisse du monde de côté, mais le haut niveau demande des choix. On va tout miser sur eux, les accompagner avec des contrats d’insertion professionnelle, les mettre dans les mains des meilleurs entraîneurs, préparateurs physiques, leur prévoir des études aménagées. Le projet c’est Paris, c’est mettre toutes les chances de notre côté. »

Peaufiner la formation des jeunes (Bernardin Kingué Matam, haltérophile, champion d’Europe 2017 en - 69 kg)

« L’acheminement d’un athlète de 18-20 ans vers le plus haut niveau peut être amélioré. Aujourd’hui, quelqu’un qui arrive en senior a souvent encore des lacunes. Il faudrait que ce ne soit plus le cas, car on perd du temps. Un espoir qui arrive doit être prêt à encaisser toutes les charges de travail. Pour décrocher une médaille olympique, l’organisation doit être réglée au millimètre près, des catégories de jeunes aux seniors. »

Bernardin Kingue Matam lors des JO 2016.
Bernardin Kingue Matam lors des JO 2016. - SIPANY/SIPA

Donner aux jeunes les moyens d’entraînements des pros (Jean-Claude Senaud)

« Nous allons mettre à disposition des jeunes les systèmes d’analyses vidéo et de performances qui étaient jusqu’alors réservés à l’équipe une. Cela demande beaucoup d’énergie, de temps et d’argent, mais ça va nous permettre de préparer au mieux nos jeunes. »

L’environnement et la performance

Des entraîneurs compétents, performants, reconnus et mis dans la sérénité (Renaud Longuevre, ancien entraîneur national d’athlétisme)

« Le gros problème de la France, c’est qu’on se met des freins nous-mêmes. Nombre de nos meilleurs entraîneurs travaillent à l’étranger. On a trop tendance à croire que les compétences sont égales entre les personnes, mais ce n’est pas le cas. Les entraîneurs sont ballottés au gré des changements politiques, il faut que ça cesse. Quelqu’un de compétent, on doit le garder. Marie-José Pérec a été championne olympique en s’entraînant sur le stade de Bonneuil avec Jacques Piasenta. Avant tout, l’expertise et la compétence des entraîneurs sont des notions centrales. »

S’entraîner dans des conditions olympiques (Pierre-Henri Paillasson, DTN de la Fédération d’escalade)

« En escalade, il y a une seule épreuve, combinée de trois disciplines (vitesse, bloc et difficulté). On connaît déjà les jeunes que nous voulons préparer pour 2024, mais il nous manque des murs avec les trois équipements pour se mettre en condition olympique. On cible quelques villes où il y a déjà une dynamique escalade (Voiron, Fontainebleau, Aix-en-Provence) pour prendre vraiment ce virage olympique. On a dominé la discipline pendant des années, mais le niveau monte, notamment au Japon avec l’échéance des JO 2020 à Tokyo. Les Etats-Unis et la Russie sont également de grosses nations. Il nous faut mettre les moyens pour résister à la concurrence. »

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Organiser des événements en France, profiter des structures olympiques (Isabelle Sévérino, ancienne championne d’Europe de gymnastique et co-présidente de la commission des athlètes de haut niveau)

« On est sur la bonne voie, mais il faut organiser le maximum d’événements en France. C’est une forme de prises de repères, pour créer des habitudes pour les athlètes. On a fait la lutte à Bercy, la gym aussi. On prend un avantage de territoire, on commence à s’aguerrir sur un environnement. Il va par exemple falloir permettre aux cyclistes sur pistes de tester le vélodrome avant les autres, de privilégier nos athlètes. »

Isabelle Sévérino (à droite), e, compagnie de Laura Flessel et Camille Pin.
Isabelle Sévérino (à droite), e, compagnie de Laura Flessel et Camille Pin. - BENHAMOU LAURENT/SIPA

Valoriser l’image des « petits » sports (Bernardin Kingué Matam)

« En haltérophilie, par exemple, on se sent un peu délaissés. Un peu de visibilité nous ferait du bien. La Fédération doit travailler pour mieux communiquer, pour faire passer plus de messages, pour attirer des sponsors, des partenaires. Plus on est valorisé, plus on donne envie aux gens du nous suivre. »

Des médias training pour les athlètes qui n’en ont pas l’habitude (Isabelle Sévérino)

« Certaines fédérations, habituées, le font. D’autres non. Il faut leur apprendre à gérer cette pression-là avec un média training en amont. Ça se fait beaucoup à l’Insep mais il faut mutualiser. Prenons l’exemple des voileux par exemple. Généralement, ils sont en peu loin des épreuves, ils l’ont pas l’impression d’être aux Jeux. Là, ils seront en France, à Marseille, ce sera différent. »

Les conditions de vie des sportifs

Augmenter les primes olympiques (Isabelle Sévérino)

« Cela fait combien de temps qu’elles n’ont pas bougé (50.000 euros la médaille d’or) ? Et en plus maintenant elles sont imposables. Dans certains pays il y a une rente, en Russie par exemple, où l’on obtient une maison et une voiture à vie. C’est tout bête, mais d’assurer à quelqu’un qu’il aura un toit et une bagnole pendant toute sa vie, c’est énorme. Non, on a un téléphone… 50.000 euros, c’est bien à l’instant T, mais il faudrait avoir quelque chose qui donne une sécurité pour vivre derrière. Ça permet de se projeter dans une carrière, d’en faire un projet et un pas un rêve. »

Avoir les moyens de se consacrer à 100 % à son sport (Bernardin Kingué Matam)

« Si je prends notre cas, nous haltérophiles, nous ne sommes pas des professionnels. On jongle tout le temps entre notre activité sportive et notre boulot. Ce n’est pas évident quand on veut atteindre le très haut niveau. Notre Fédération doit nous aider à nous concentrer à 100 % sur notre sport, et ça, c’est bien sûr une question de moyens financiers. Ne rien avoir d’autre dans la tête que l’entraînement et la performance, c’est la clé. »

Faire participer les entreprises à l’effort national (Stéphane Marcelin, directeur du haut niveau à la Fédération française d’escrime)

« On se doit de mettre nos sportifs dans des conditions encore plus professionnelles. Ça passe par des accords avec des entreprises françaises qui sont prêtes à jouer le jeu, par exemple pour que les athlètes ne soient pas sollicités sur certaines périodes, que leurs revenus soient assurés pour faire face au quotidien. Thierry Braillard (ancien secrétaire d’Etat aux Sports) s’était étonné que certains n’aient que 600 euros par mois pour vivre. Donnons-leur les moyens de se concentrer sur la performance. »

Créer des postes de spécialistes en reconversion au sein des Fédérations (Isabelle Sévérino)

Les Fédérations n’ont pas les moyens de payer une personne dédiée à travailler à la reconversion des athlètes. Du coup, personne ne sait trop qui doit s’en occuper. Parfois ce sont les DTN, mais ils n’ont pas fait de RH, ils ne savent pas tout ce qui existe quand l’athlète pose des questions. Si des spécialistes étaient embauchés dans les Fédérations, les athlètes se sentiraient beaucoup plus à l’aise. »

La transmission des savoirs

Organiser des rencontres entre sportifs plusieurs fois dans l’année (Renaud Longuevre)

« Chaque spécialité peut apporter aux autres. Il faudrait regrouper plusieurs fois dans l’année des sportifs de tous horizons dans des endroits où ils peuvent s’entraîner, échanger sur leurs méthodes, les faire rencontrer des psychologues, des spécialistes du sommeil, des spécialistes de la récupération… Cela permettrait aussi de créer un esprit équipe de France olympique, que les gens ne se côtoient pas seulement tous les quatre ans aux JO. »

Garder une ossature d’expérience (Laurent Tillie, sélectionneur de l’équipe de France de volley)

« Le meilleur moyen de faire une médaille à Paris, c’est d’en faire une à Tokyo en 2020. Il faut s’habituer au podium et s’habituer à ces échéances extraordinaires. On a besoin d’expérience, en volley on était un peu novices en 2016. Il nous faut garder nos jeunes joueurs qui seront vieux en 2024. A Rio, on s’est rendu compte qu’il y avait une graduation dans l’importance des matchs. On a joué beaucoup de matchs importants, des finales, mais les JO c’est dix étages au-dessus. C’est du vécu. Les meilleures équipes sont celles qui ont l’habitude d’y être performantes. On ne peut pas l’enseigner. »

Améliorer le passage de témoin entre les générations (Fabrice Jeannet, ancien champion olympique d’escrime)

« On n’anticipe pas assez la suite. Personnellement, j’avais annoncé la fin de ma carrière (après les JO 2008) de longue date, mais on n’a fait entrer personne dans le groupe pour prévoir la succession. Et à Londres, la catastrophe avec 0 médaille. Moi au début, j’avais bénéficié de l’expérience des anciens (Eric Srecki par exemple), ça a une valeur inestimable. C’est le meilleur moyen pour éviter des trous de génération et assurer la continuité des succès. Il faut un groupe d’entraînement large, hétérogène en âge, qui ne soit pas resserré sur certaines têtes d’affiche. »

L'équipe de France d'escrime médaillée d'or à l'épée lors des JO 2008.
L'équipe de France d'escrime médaillée d'or à l'épée lors des JO 2008. - CURUCHET/DPPI-SIPA

L’ouverture sur le monde

Aller chercher des gabarits dans d’autres sports (Laurent Tillie, sélectionneur de l’équipe de France de volley)

« L’enjeu est dans la détection et la formation accélérée. On a une grande réunion dans dix jours avec les cadres techniques pour essayer d’être très performant dans ces domaines-là. On n’a pas un vivier assez grand en volley par rapport aux grandes nations, il faut aller chercher des gabarits ailleurs. Ça commence par attirer vers le volley des jeunes qui ne pensent qu’au foot, au hand ou au basket et leur montrer notre sport, leur donner du plaisir. Et ensuite, leur apprendre la rigueur et les surclasser pour les faire progresser. »

Laurent Tillie, avec la star des Bleus Earvin Ngapeth.
Laurent Tillie, avec la star des Bleus Earvin Ngapeth. - Laskowski/PRESSFOCUS/SIPA

Naturaliser des athlètes étrangers (Bertrand Reynaud, DTN de Hockey sur Gazon)

« Pour notre équipe féminine, nous iront chercher quelques joueuses à l’étranger. L’écart actuel entre notre équipe nationale et les meilleures est très important, il est important pour nous que les JO ne soit pas une contre-publicité. On va donc aller chercher des joueuses à très fort potentiel, par exemple aux Pays-Bas, qui peuvent aligner au moins deux ou trois équipes de niveau olympique. Le ministère est prêt à nous accompagner. »

Se faire sa place dans les instances internationales (Patrick Wincke, DTN de la boxe)

« La présence de représentants français dans les instances internationales est importante. Surtout dans un sport jugé "humainement" comme le nôtre. A Londres, les décisions étaient contre nous, alors qu’à Rio, on a profité d’une bienveillance assez exceptionnelle. Parce qu’on se voit, qu’on discute, qu’on connaît les exigences attendues. Avec des gens haut placés, on gagne en crédibilité. Désormais, la France a une position importante, on est sollicité. On nous demande. C’est important de cultiver ça. »

Yoka-Mossely, LE couple des JO.
Yoka-Mossely, LE couple des JO. - Yuri CORTEZ / AFP

Emmener nos meilleurs éléments faire des stages à l’étranger (Christophe Guénot, entraîneur national de lutte)

« Notre stratégie est de sélectionner nos meilleurs éléments afin de les emmener le plus possible à l’étranger. On est encore loin des meilleurs au niveau international. Pour rattraper notre retard, pour les battre, il faut aller jouer les meilleurs chez eux. On va essayer de partir près de 100 jours par an pour faire des stages à Cuba, en Iran, en Géorgie, en Arménie, en Turquie, là où la lutte est un sport national. En lutte libre, on va les emmener en Tchétchénie. Là-bas, les gamins s’entraînent vraiment à la dure. Ils ont un mental supérieur à celui de nos gamins. On a aussi des gamins qui en sont originaires et qui sont devenus Français, ils peuvent aider à transmettre au groupe cette culture de la lutte. »

Faciliter le recrutement de cadres techniques étrangers (Patrick Wincke)

« Il ne faut pas hésiter à aller chercher des compétences étrangères et actuellement, le système de recrutement des cadres techniques n’aide pas à faciliter ça. Nous n’avons pas assez de latitude. Seules les grosses fédérations ont des moyens de les payer indépendamment. Nous, nous sommes allés chercher à l’étranger (un entraîneur cubain) pour nos boxeurs. Un autre apport du même type pour préparer les jeunes ce serait top. Mais il faut qu’on ait un budget permettant d’embaucher, ce qui n’est pas encore le cas. »

Faire venir plus de filles (Patrick Wincke)

« Nous sommes un sport (la boxe) qui n’attire pas trop les filles. Il faut qu’on arrive à en inciter plus à venir de la boxe, qu’on organise plus de détection. Pour cela, on va essayer de profiter des nouvelles régions pour aider à structurer les nouveaux comités, à faire en sorte que les aides et que les politiques que l’on conduit soient principalement destinées aux filles. Dans le monde de la boxe, tout le monde n’est pas totalement ouvert à l’accueil des filles. »