JO 2016: Et pendant que vous dormez, la natation française règle (violemment) ses comptes

NATATION La Fédération française s’est défendue des attaques en visant, notamment, l’ancien champion olympique Alain Bernard…

B.V.

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L'état-major de la Fédération Française de natation, en 2016
L'état-major de la Fédération Française de natation, en 2016 — JEAN-PIERRE MULLER / AFP

De notre envoyé spécial à Rio,

« Désolé si on s’est un peu énervé, mais ça fait du bien de se lâcher. » Pas de souci Francis, on est pour là pour ça. Dernier soir de la natation aux Jeux olympiques de Rio, Michael Phelps se prépare déjà à enquiller sa 23e médaille d’or et une bonne vingtaine de journalistes français sortent lessivés d’une conférence de presse de plus d'une heure. Pas celle d'un champion olympique venu raconter l'histoire de sa vie, non, mais plutôt celle organisée par la Fédération française de natation et son président Francis Luyce pour régler leurs comptes.

Initialement, l’objectif de ce rendez-vous était de faire un bilan de la maigre semaine française à la piscine (deux médailles). Ca a été rapidement réglé : « Le bilan est intermédiaire, avance le DTN Jacques Favre. Nous sommes, c’est certain aujourd’hui, sur la fin d’un cycle exceptionnel. On a vécu une période magique, historique. On ne sait pas si l’on pourra revivre la même chose. » Place désormais aux contre-attaques.

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Tour à tour Luyce, Stéphane Canot (directeur des équipes de France) et Romain Barnier (entraîneur en chef de l’équipe masculine), visages fermés et verbe incisif, ont plus ou moins clairement réglé leurs comptes avec Alain Bernard, coupable d’avoir critiqué sur 20 Minutes « l’amateurisme de la fédération » dans la gestion de l’affaire Agnel. Surtout Barnier d'ailleurs. Après s’en être pris aux médias, aux pastilles de chlore de la piscine, au mauvais choix de playlist à la sono et au mauvais alignement des astres, le coach de Florent Manaudou est finalement tombé sur le champion olympique de Pékin, présent dans la salle.

« Le dernier coup de gueule, c’est pour toi Alain. J’ai été extrêmement déçu par ta sortie médiatique en milieu de semaine. Je ne comprends pas cela de la part d'un athlète qui a vécu à l'intérieur de l'équipe de France, qui sait qu'il reste beaucoup d'athlètes en course. J'aurais été extrêmement déçu qu'un athlète dont j'ai eu la responsabilité agisse comme ça. Je tenais à te le dire devant un parterre de tes collègues puisque, aujourd'hui, je ne considère pas qu'on fait partie de la même famille de la natation. »

Alain Bernard est critiqué par Romain Barnier
Alain Bernard est critiqué par Romain Barnier - Mark Ralston AFP

Un exposé d’une bonne demi-heure auquel il ne manquait qu’une présentation Powerpoint de bon aloi. Puis les journalistes sont invités à poser des questions. Très rapidement, c’est Laure Manaudou qui réclame le micro pour en lancer deux:

  • « Que fait la fédération pour préparer l’avenir des nageurs qui donnent tout pour la natation et se retrouvent sans rien après leur retraite ? »
  • « Pourquoi ne pas faire appel à d’anciens grands champions pour encadrer les nageurs ? »
     

Evidemment, elle n’attendait pas grand-chose des réponses habiles et politiciennes de Francis Luyce. Mais comme Bernard, elle prend aussi la parole pour secouer un cocotier dont on ne voit plus tomber la moindre noix. Interviewée dans la foulée, la championne olympique 2004 confirme : « Est-ce que j’ai été entendue ? Sur le fait d’inclure des anciens nageurs je pense que oui mais il faut que ce soit activé. On verra les propositions. »

« Ce n’est pas parce qu’il est président  de la fédé qu’il doit se sentir supérieur à un nageur champion olympique »

Texto, dans la bouche de Barnier, ça donnait quelque chose comme: « Proposer tes services à la Fédération française de natation... Je pense que c'est plus le temps pour toi de développer les compétences, et une fois ces compétences développées, je changerai peut-être d'avis. Mon avis aujourd'hui est qu'un ancien nageur protège l'équipe de France, coûte que coûte. »

« C’est un peu dommage car on peut aussi dire ce qu’on pense, juge Manaudou. C’est aussi en disant ce qu’on pense on fait avancer les choses aussi.» Une prise de position qui confirme bien une sorte de fracture entre les anciens athlètes dorés de la natation française et l’état-major actuel. « Personne n’est au-dessus de qui que ce soit, poursuit-elle. Moi j’ai dit ce que je pensais à Francis Luyce. Ce n’est pas parce qu’il est président de la fédé qu’il doit se sentir supérieur à un nageur champion olympique. Je pense que les nageurs qui ont arrêté peuvent apporter quelque chose à la fédé à aider à créer une bonne équipe soudée. »

Laure Manaudou en 2016
Laure Manaudou en 2016 - PASCAL GUYOT / AFP

Rideau. Ambiance glaciale, et pas seulement à cause d'un excès de clim. Tout le monde se sépare pas vraiment bons amis et surtout sans la moindre réponse sur les raisons de l’échec sportif ou celles qui ont poussé les nageurs du 4x200 à dégommer Yannick Agnel publiquement. Mais est-ce vraiment encore la question ? Bref, on regarde Michael Phelps chanter sa dernière « Bannière Etoilée » et on salue bien bas la piscine olympique de Rio, dont c’était la dernière séance. Alain Bernard arrive alors pour boucler la boucle devant une poignée de journalistes:

Qu’avez-vous à répondre aux propos de Romain Barnier ?

Il faut remettre les choses dans leur contexte. On est là pour parler du bilan et l’on ne parle que des propos que l’on a eu à mon égard, comme quoi on est déçu que j’ai puisse donner mon avis. En tant que consultant pour Canal+ je suis légitime dans mon rôle. J’ai vu quelque chose dans la semaine qui m’a sauté aux yeux, voilà. Je n’ai rien à répondre. Romain dit qu’on ne fait plus partie de la même famille, mais je n’ai jamais eu l’impression de faire partie de la même famille que lui (ndr: Bernard est d'Antibes, Barnier de Marseille, et les deux clubs ont toujours eu des relations compliquées). Je ne suis pas le seul à penser certaines choses. Laure a mis le doigt sur des choses contrariantes pour le président.

Avez-vous eu lors de cette conférence de presse des réponses à vos questions ?

Non. C’était une conférence de presse à sens unique, il n’y avait pas de réels échanges et de réponses sur le cas de Yannick et d’autres choses. On a eu un mea culpa sur les critères de la sélection, on sent qu’il a des désaccords au sein de la DTN. On dirait que personne n’est responsable. Et l’on nous parle déjà de 2020. Mais si on s’y prend maintenant, on a déjà deux ou trois ans de retard. La brasse, le 4 nages, c’est des carences que l’on a, même quand on était au plus haut niveau. Il y a tout un système à remettre en question et on est là pour ça, pour en parler. A défaut de le faire de l’intérieur je le fais à ma façon.

Vous attaquer, c’est une manière de ne pas parler du reste ?

D’une manière détournée oui, puisqu’on ne parle que de ça.

Mais vous, les anciens, vous avez envie de vous investir ?

Avec le mode de fonctionnement actuel, c’est impossible. Il faut que tout le monde s’entende, que tout le monde en ait envie. Je ne serai ni le premier, ni le dernier à critiquer le fonctionnement d’un système fédéral trop archaïque dans cette fédé ou dans une autre.»

Voilà, je sais que c’est un peu décousu mais moi je vous retranscris ça pêle-mêle aussi. Tout ça pour dire que ce n'est pas vraiment la bonne ambi dans la natation française, c'est un euphémisme. Mon dieu qu'elles vont être longues, très longues, ces quatre années avant Tokyo.