Euro 2016: Pourquoi la situation à Marseille a dégénéré

FOOTBALL De graves incidents ont éclaté samedi à Marseille en marge du match Angleterre-Russie...

Antoine Maes
— 
Un supporter anglais blessé à Marseille, le 11 juin 2016.
Un supporter anglais blessé à Marseille, le 11 juin 2016. — JEAN CHRISTOPHE MAGNENET / AFP

On a tout lu. Tout vu. Tout entendu. Au lendemain des violences à Marseille en marge de la rencontre Angleterre-Russie (1-1), difficile pourtant d’y voir clair. Peut-on qualifier les Anglais présents dans la cité phocéenne de hooligans ? Quelle différence avec les Russes ? Les forces de l’ordre françaises ont-elles leur part de responsabilité ? Tentative d’éclairage avec Ludovic Lestrelin, maître de conférences à l’université de Caen Normandie et spécialiste des mouvements de supporters.

Supporters anglais, ou ultras ou hooligans… « Des vieux de la vieille et des suiveurs qui peuvent basculer »

« Finalement, il y a les vieux de la veille. Ils suivent des équipes de clubs, parfois de division inférieure. Et sur la scène internationale en suivant l’équipe d’Angleterre, ils peuvent jouer une forme de revanche et faire le coup de poing. Aujourd’hui, chez eux c’est extrêmement compliqué. Logiquement, il y a un travail de renseignement poussé de la police anglaise, des gens clairement identifiés. Mais on peut aussi imaginer qu’on ici avec une population qui est là pour la fête. Dans les suiveurs, il y a des gens pas identifiés qui peuvent basculer dans la violence. A Marseille, samedi, c’était ça :  il y a une agression, les mecs répondent, ne reculent pas. Mais on voit bien que c’est désorganisé. »

Des Russes à la source des incidents ? « Il y a un côté milice paramilitaire »

« Eux sont très organisés et sont très clairement là pour se faire un Anglais. Le gros foyer du hooliganisme est en Europe de l’Est, on en prend la mesure aujourd’hui. Et on va continuer à la prendre jusqu’à la fin de la compétition. Les hooligans russes, la France les découvre. Les mecs sont des combattants, c’est des guerriers. Il y a un côté milice paramilitaire. C’étaient des monstres, des bêtes. Les mecs faisaient très peur. Normalement, il y a des spotters sur les supporters de chaque équipe nationale, dont six avec eux dans la ville. Ça veut dire qu’il y avait six policiers russes sur le terrain. Ça, c’est la théorie. Qu’en est-il de la collaboration entre la police russe et la police française ? Et ensuite il y a la gestion in situ. Quand ils sont dans les rues, comment on fait pour les gérer ? »

Ukraine, Turquie, Pologne, et si ce n’était que le début ? « La fine fleur du hooliganisme européen est susceptible d’être présente »

« Il y a la question des matchs, qui sont identifiés à risque, et on les connaît. Ensuite, il y a la logique géographique. Le territoire français n’est pas si vaste que ça. Se déplacer est relativement aisé : entre Marseille et Nice, il y a peu de distance. Les Russes qui sont à Marseille, est-ce qu’ils ne peuvent pas aller à Nice pour en découdre avec d’autres suporters ? Il y a la présence de l’Angleterre et de la Russie pour deux matchs différents à Lens et à Lille (les 15 et 16 juin, ndr). Il y a un problème de mobilité, et ça, c’est extrêmement compliqué à gérer. Et tu peux très bien avoir des supporters radicaux de pays non-engagés qui ont envie de venir sur place. On a parlé des Serbes qui seraient présents en France. Enfin, il y a des hooligans français qui se disent que ça peut être un bon moyen de se confronter à des étrangers. Sur une compétition comme l’Euro, finalement il y a toute la fine fleur du hooliganisme européen qui est susceptible d’être présente. »

Les méthodes de maintien de l’ordre à la française… « On est sur un rapport de force »

« On est sur des traditions policières différentes entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud. La tradition française est proche de ce qui se fait en Italie : la dissuasion par le nombre. On est sur un rapport de force. Finalement, il y a un accueil des populations de supporters étrangers qui peut poser des problèmes. On joue sur la menace réciproque. On ne va pas dans le sens de la désescalade, c’est très différent de la façon de travailler de la police anglaise ou allemande, avec une présence policière beaucoup moins visible, la recherche d’un dialogue et d’interactions positives. Finalement, la question du hooliganisme en France est très marginale. On n’est pas forcément préparé parce qu’en même temps, sur notre manière de gérer les supporters, on est finalement plus sur de l’évitement qu’autre chose. Quand tu es interdit de déplacement, quand tu prononces des interdictions de stade, c’est une bonne chose dans certains cas. Mais en même temps, est-ce que tu te confrontes véritablement à la question ? C’est une problématique qu’on affronte peu au quotidien. Et là on est face à un phénomène ancré. Tout ça est inquiétant pour la suite. »