David Maître: «Mon but, c'est une médaille de Pékin»

Propos recueillis par Stéphane Alliès

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Championnats d'Europe de natation à Budapest: Alain Bernard a vu sa route s'arrêter. A égalité avec son coéquipier David Maitre à la neuvième place (22.63), il a été battu en barrage (22.35 contre 22.44). Maitre aura donc la possibilité de nager, comme il l'a annoncé, une nouvelle fois pour son président Gérard Durant, décédé récemment.
Championnats d'Europe de natation à Budapest: Alain Bernard a vu sa route s'arrêter. A égalité avec son coéquipier David Maitre à la neuvième place (22.63), il a été battu en barrage (22.35 contre 22.44). Maitre aura donc la possibilité de nager, comme il l'a annoncé, une nouvelle fois pour son président Gérard Durant, décédé récemment. — Joe Klamar AFP

David Maître est l’une des valeurs montantes de la natation française. A 27 ans, ce parisien spécialiste du 50m nage libre fait partie du top 10 mondial et a le regard tourné vers Pékin autant que vers ses études de marketing. Pour 20minutes.fr, il parle de sa carrière, de l’état de la natation en France, de la spécificité du sprint, de l’Internet ou de Droits de l’homme en Chine. Rencontre samedi lors de l’Open de Paris , avec un nageur attachant en qui l’on a envie de croire pour sa médaille dans un an…

Comment es-tu arrivé à la natation et pourquoi as-tu choisi d’y consacré ta vie?

Au départ, c’est l’histoire de tout le monde: on apprend à nager en étant gamin. Puis, ça te plaît et tu fais des compétitions scolaires et tu t’inscris dans un club. On va de plus en plus à la piscine et on reste de plus en plus dans l’eau. Et puis vient LE choix à faire: carrière ou pas carrière? Moi, ça a été à 18 ans, après mon bac compta. Auparavant, je n’avais pas fait de sport-études et mon entraînement était vraiment amateur. Alors, comme je voulais à tout prix poursuivre mes études, en 2000, je suis parti à Grenoble pour concilier les deux, car on m’y proposait un cadre aménagé. J’étais le premier nageur à tester cette formation. On a galéré pendant deux ans à mettre en place l’entraînement. Maintenant, c’est l’idéal, j’ai une structure universitaire, médicale et sportive entièrement adaptée à mes entraînements.

Pourquoi avoir fait le choix de continuer tes études en parallèle?
J’ai un minimum de réflexion et j’ai vite compris qu’un sportif sans bagage ne va pas loin. Je suis conscient de mon niveau et je sais qu’il faut assurer l’après-carrière. On ne peut pas dire que la fac influence ma carrière non plus. On est pas un étudiant lambda, et on ne participe pas à la sociabilisation que la fac permet. Mais cela fait prendre conscience de l’ampleur de notre sacrifice. Les soirées étudiantes ne sont pas pour nous, on fait une croix sur une partie de notre jeunesse, des amours, des amis… On voit ce qu’on perd et on y puise de la motivation.

La France est-elle un pays où l’on traite bien les nageurs?

On est complétement sinistré, c’est une catastrophe. Les équipements sont obsolètes, moches et sont un gouffre financier. Nous, nageurs pros, on arrive à s’en sortir grâce aux collectivités qui nous soutiennent, mais il faut que l’Etat se mette à construire. Ne serait-ce qu’un grand complexe national dédié à la natation. Quand tu vois Stockholm ou même la Bulgarie, des «petits pays» par rapport à la France… Vu ces contraintes, les résultats des nageurs français sont vraiment pas mal! Mais c’est une lutte de tous les instants. Chaque année, on se bat pour garder des créneaux horaires dans les piscines, pour pouvoir s’entraîner! Les cours d’Aquagym rapportent beaucoup d’argent, les loisirs en général rapportent bien plus que la préparation de nos compétitions. Heureusement, la fédération fait le maximum d’efforts, mais c’est aux pouvoirs publics de penser l’avenir.

Quand sont venus tes premiers résultats?
En 2000, je suis sélectionné pour la première fois en équipe de France, en brasse, pour les championnats d’Europe à Valence. Puis en 2002, j’obtiens mon premier titre national en 50m nage libre, et je finis deuxième ne 50m brasse. Là, tu te dis «c’est parti!», et je fais le choix de me spécialiser sur cette distance.

Pourquoi?

J’étais déjà relativement spécialisé sur les courtes distances. C’est là que je prends mon pied. Sur les distances plus longues, je m’ennuie et je perds la concentration. Je n’étais pas mauvais au 100m, mais je régressais du fait de mon entraînement sur 50.

Quelles sont les spécificités du sprint en natation?
C’est comme en athlétisme. Beaucoup de force, d’explosivité, de musculation, mais surtout beaucoup de technique. Le relâchement est essentiel et on peut passer des journées entières à travailler le seul geste de la main gauche! Comme des golfeurs qui répètent inlassablement leur swing, le moindre détail compte quand tout se joue à quelques centièmes. On nous prend pour des bourrins, alors qu’on est des techniciens maniaques. Sur longue distance, ces choses sont beaucoup moins travaillées, car l’endurance prend le dessus. Chez nous, la loi des chiffres compte davantange.

Tu en a fait l’amère expérience?
Je rate la qualification des JO d’Athènes à quatre centièmes, puis celle des championnats du monde suivants de deux! Alors que je suis 15e mondial… On a les boules et il faut se reconcentrer rapidement sur les Jeux de Pékin, car la démotivation peut arriver très vite, en on peut perdre très vite son niveau sur 50m…

Et la tentation de l’illégalité ? Un sondage indique dimanche que 31% des Français pensent que la natation est un sport où le dopage est le plus répandu. Qu’en dis-tu?
Franchement, je pense que les Français se font une mauvaise idée de notre sport. La natation n’est bien sûr pas exempte de dopage, mais ce sport est aujourd’hui très majoritairement clean. On est descendu très bas en la matière [l’affaire de dopage des nageuses chinoises mais désormais ce qu’on fait, c’est naturel. Et puis la médiatision entraîne la suspicion. Avant, quand on ramenait un podium, on en faisait des entrefilets dans le journal. Depuis que Laure Manaudou a ouvert la porte, on a gagné 200% de bruit médiatique. On sait très bien maintenant qu’on nous attend au tournant. Mais notre récente ascension est le fait de critères de sélection très durs, d’une élite resserrée et d’une émulation globale. Il n’y a qu’à voir notre progression, à Alain Bernard et moi…

Alain Bernard a réalisé il y a un mois la troisième meilleure performance de tous les temps sur 50m en 21”76. Mais toi, tu as terminé deuxième de l’Open de Paris, en 22”22 (ton meilleur temps), dans une finale pour laquelle Bernard n’a pas réussi à se qualifier. Une rivalité peut-elle naître entre vous deux, à l’orée des Jeux?
Dans tous les cas, je ne le laisserai pas partir. A Saint-Raphaël, Alain a réussi son temps canon, et c’est super pour lui. C’est un copain. Mais faut pas se la raconter, c’est d’abord un rival et ce jour-là j’étais déçu que ce ne soit pas mon jour. Quand il est arrivé à ce niveau, j’avais déjà deux titres. Il a aussi appris de moi, comme moi j’apprends de lui maintenant. Mais ce fut son jour, et c’est bien.

Tu penses gérer la célébrité si tu arrives à remplir tes objectifs?

Je n’appréhende pas la médiatisation. Mon but, c’est d’obtenir une médaille à Pékin. Il faut être cohérent. La célébrité fait partie du jeu. Et puis on est humain, la reconnaissance fait du bien, quand on a galéré pour arriver à ce niveau. J’étais aussi déçu que ce soit le jour d’Alain pour ça. Mais l’année prochaine, ça peut changer. Ça va changer.

Tu t’es fixé un plan de carrière?
Oui, quand j’étais mioche. Il a tenu jusqu’à 20 ans… En natation, ce n’est pas possible de planifier une progression. Ça ne dépend pas que de nous. Je peux juste me fixer des petits objectifs: gagner des centièmes, faire partie de l’équipe de relai sur 100m nage libre… Cette saison, je voulais faire 22”2. Je termine ma saison à Paris, en 22”22. C’est réussi et c’est une bonne saison pour moi. Mais je sais que j’ai les 22” sous le pied, car je finis très fatigué, et ma performance de vendredi survient après un stage en Chine qui a été très usant.

Que t’as appris ce voyage à Pékin?
C’est un choc des cultures. Au départ, j’étais circonspect sur l’intérêt de ce voyage. Au retour, ça m’a énormément servi. On sait à quoi à s’attendre. On a découvert la nourriture, la culture… et la pollution chinoises. On a aussi supervisé le matériel d’entraînement et de récupération, et on sait ce qu’il faudra amener de France l’an prochain.

Tu es sensible à la question des Droits de l’Homme en Chine et à la question du boycott?
Bien sûr que j’y suis attentif et que je n’apprécie pas les dérives liberticides et la vision du travail chinois. Mais les expériences de boycott n’ont pas été très probantes dans le passé. Et un sportif consacre sa vie aux Jeux. Il fallait y penser au moment de choisir Pékin. Je crois plus à la pression internationale quotidienne.

Tu pourrais arborer un t-shirt Reporters Sans Frontières sur le podium des JO?
Le préalable indispensable et problématique, c’est qu’il faut y monter, sur le podium! Pourquoi pas, c’est imaginable, mais la cérémonie est de plus en plus contrôlée.

Tu ressens les effets de la «modernité» dans la natation?
La professionalisation de tout l’environnement sportif est flagrante. Tout ça est de plus en plus verrouillé. C’est pas forcément un mal, même si ça fait un peu bizarre d’avoir un autocollant sur le poitrail ou de te faire imposer un bonnet…

Tu as un site internet bien foutu. C’est important?
A l’instant, je viens d’y passer deux heures pour raconter mon Open. J’essaie de le tenir au maximum à jour. Ce fut un concours de circonstances, j’ai rencontré quelq’un qui m’a proposé de s’en occuper. A me semble essentiel pour trouver des sponsors. C’est un formidable vecteur de communication. Vendredi, après ma course, mes connexions ont explosées et ça fait plaisir! Mais il faut faire gaffe à ce qu’on raconte, pour ne pas fournir d’armes aux adversaires…