Rugby: Pour Philippe Saint-André, «certains mecs disent l'opposé de ce qu'ils ont fait dans leur carrière»

Propos recueillis par Romain Baheux

— 

Philippe Saint-André en mai 2013.
Philippe Saint-André en mai 2013. — JDD/SIPA

Sélectionneur du XV de France depuis fin 2011, Philippe Saint-André s’apprête à défier la Nouvelle-Zélande samedi pour lancer la série de tests de novembre. Dans un entretien accordé à 20 Minutes, Saint-André évoque l’avenir du XV de France, la préparation de la Coupe du monde 2015 et sa perception des critiques.

Vous avez eu deux stages en septembre et octobre pour préparer ces tests, est-ce suffisant?

On en veut toujours plus mais on a réussi à récupérer ces stages et c’est bon d’avoir les joueurs pour travailler. Notre fonctionnement en France est un fonctionnement de club, on n’aura jamais les mêmes conditions que les Néo-Zélandais qui sont ensemble six mois par an. On s’aperçoit que le rugby international évolue, qu’il se joue de plus en plus sur les détails, sur l’organisation collective, sur la récupération… Plus nos joueurs seront ensemble, plus l’équipe sera performante.

Avez-vous vu tous les joueurs que vous souhaitiez tester?

Le groupe n’est pas fermé complètement. Si des joueurs explosent, on ne se privera pas de les prendre. Après, on a renouvelé le groupe à 80% après la Coupe du monde et ils ont besoin d’apprendre à se connaître. Ils doivent prendre de la maturité pour la prochaine Coupe du monde. Regardez les basketteurs, ils perdent contre l’Espagne pendant plusieurs années avant de les battre en demi-finale de l’Euro et remporter le titre après. Le haut niveau passe par des périodes compliquées.

Par leur comportement ou leur performance, certains joueurs se sont-ils exclus?

Je ne suis pas radical au point de dire que je ne veux plus sélectionner certains joueurs. Mais pour moi, l’état d’esprit est primordial. On suit quatre-vingt joueurs, on a toutes leurs statistiques et leurs vidéos… C’est fini le comité de sélection où tu te mettais en costume-cravate et où tu disais «tiens on va prendre celui-là» alors que personne ne l’avait vu jouer. On n’a pas de liste rouge. Un moment, on nous parlait de ça pour Florian Fritz ou Mathieu Bastareaud mais on les a repris.

Quels sont les postes où vous avez le moins d’options?

En premier, pilier droit. Chaque week-end dans le Top 14, il y au moins 70 % d’étrangers à ce poste. Ensuite, on a les demis d’ouverture. Etonnamment, ailier est le troisième poste où il est le plus compliqué de trouver des joueurs malgré notre culture de ce poste en France. Dans les grosses écuries du Top 14, à part quelques exceptions, on a beaucoup de Samoans, de Fidjiens, d’Argentins…

En tant qu’ancien manager de Toulon, vous comprenez que l’on puisse faire jouer des étrangers plutôt que des Français…

Bien sûr. C’est plus le système qu’il faut revoir. Actuellement, on a deux problématiques: nos meilleurs joueurs jouent trop et les jeunes pas assez. On a les mêmes soucis que les Anglais en football, qui ont un championnat exceptionnel. Le Top 14 est une superbe réussite économique mais on ne peut pas avoir des internationaux avec onze mois de compétition. Il faut faire quelque chose de cohérent pour donner à nos joueurs le moyen de rivaliser avec les meilleurs du monde.

Comment remédier à cela?

Si tu fais un Top 12, il y a moins de matchs mais est-ce que les télés seront contentes et est-ce que ce sera viable économiquement?  On peut aussi imaginer un groupe de trente joueurs d’élite avec des moments de récupération supplémentaires. Leur club aurait des dédommagements financiers pour que ça ne soit pas un frein mais un avantage. Il pourrait ainsi recruter des joueurs ou former des jeunes pour occuper ce poste quand l’international est absent.

Ce poste est-il conforme à ce que vous attendiez?

Après plusieurs années dans des clubs où tu as les mecs onze mois par an, ça fait un choc quand tu te retrouves dans une sélection où tu ne les as que onze semaines. En équipe de France, chaque seconde est importante parce que tu n'as pas les joueurs longtemps. Dans tes entraînements, tes entretiens, tu ne peux pas perdre de temps. Après ces tests, il ne nous reste plus que deux Six Nations, une tournée d'été et c'est la Coupe du monde. Quatre ans, c'est long mais c'est aussi très court.

Comment avez-vous vécu les critiques?

Ca a toujours été le cas quand on est sélectionneur. Enfin non. Maintenant, on est dans un monde de l'immédiat. Il y a huit cent mille télés, huit cent mille sites, il y a plein de consultants qui ne seront pas réinvités s'ils ne disent que des banalités... Moi, j'ai été consultant mais je ne me suis jamais permis de critiquer une décision parce que tu ne sais pas le niveau de forme du joueur quand tu n'es pas à l'intérieur du groupe. Quand un de tes mecs a un ballon de basket à la place du mollet et que tu entends "mais pourquoi il ne le prend pas"... Il y a des critiques constructives et d'autres qui te font marrer. Certains mecs disent l'opposé de ce qu'ils ont fait dans leur carrière.

Avez-vous pensé à démissionner?

Jamais. Quand j'avais dit que je prendrai mes responsabilités pendant le Tournoi, on avait un groupe jeune pour qui les critiques étaient difficiles. Frédéric Michalak a été idolâtré en novembre et se retrouve à devoir fermer son compte Twitter pendant le Tournoi à cause de certains propos... J'ai lu des choses qui m'ont fait me poser des questions sur l’éducation reçue par certains. Ils n'ont pas dû connaître l'armée. Des choses sont acceptables, comme évoquer la contre-performance d’un joueur. Mais quand tu manques de respect à la personne, ça m'est insupportable. C'est plus courageux derrière un clavier qu'en «bugne à bugne». Cette pression, c'était à moi de la prendre, pas à eux.