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L’intelligence artificielle va-t-elle concurrencer les actrices porno ?

Deepfakes, avatars… L’intelligence artificielle va-t-elle concurrencer les actrices porno ?

Amour (pas) artificielOpenAI va permettre aux adultes de générer des contenus érotiques et d’avoir des conversations romantiques avec l’intelligence artificielle. Dans l’industrie du porno, cette technologie inquiète
Quentin Meunier

Quentin Meunier

L'essentiel

  • Le Parlement européen a adopté jeudi une mesure visant à interdire les systèmes d’intelligence artificielle capables de produire des images sexuelles sans consentement, notamment les deepfakes pornographiques.
  • L’IA s’invite de plus en plus dans l’industrie pornographique avec des garde-fous limités selon les plateformes.
  • Outre la question du consentement et de l’image, les créatrices de contenus pour adultes s’inquiètent d’une concurrence avec des avatars IA.

Et si le prochain secteur économique touché par la révolution de l’intelligence artificielle, c’était le porno ? Les outils génératifs se multiplient, et des applications comme Grok, développé par xAI, sont pointées du doigt pour leur capacité à générer des images sexuelles, y compris de mineurs. Le Parlement européen a adopté jeudi une mesure visant à interdire les systèmes d’intelligence artificielle capables de produire des images sexuelles sans consentement, notamment les deepfakes pornographiques. Dans le viseur : les applications dites de « nudification », capables de créer ou manipuler des images intimes à partir de photos réelles. Une régulation qui intervient alors que ces technologies se diffusent rapidement, y compris dans l’industrie pornographique.

Les deepfakes pornographiques, ces trucages ultra-réalistes permis grâce à l’intelligence artificielle, visent en grande majorité des femmes, souvent sans leur consentement, et circulent déjà massivement en ligne. Même les créatrices de contenus pour adultes, pourtant habituées à exposer leur image, redoutent une amplification du phénomène. « Il est primordial de réguler l’utilisation de l’IA générative : générer des contenus [avec l’image de quelqu’un], qu’ils soient érotiques ou non, c’est outrepasser un consentement, donc un outil d’oppression et de harcèlement », estime Madelaine Rousset, une créatrice de contenus érotiques.

« C’est aussi une forme de violence, capitaliste et patriarcale, et d’exploitation du corps de la femme, ajoute Carmina, co-réalisatrice du documentaire Télétravail du sexe. On est tous potentiellement concernés, car l’IA s’entraîne avec tout et n’importe quoi. » Elle a par exemple choisi d’arrêter le service WeTransfer, quand une modification de leurs conditions d’utilisation en juillet a ouvert la porte à l’entraînement d’intelligence artificielle sur les contenus des utilisateurs.

L’IA de plus en plus présente dans la pornographie

Mais sur le terrain, les garde-fous restent limités, et l’IA s’invite à de plus en plus d’endroits dans le secteur. « Pour le moment, sur Onlyfans, seuls les créateurs et créatrices vérifiées peuvent poster du contenu, bien qu’il soit possible que ledit contenu soit modifié par IA, rapporte Madelaine Rousset. Sur Pornhub, le deepfake est strictement interdit, mais il n’y a pas de limite claire concernant les IA totalement synthétiques. C’est sur Meta ou X que les profils IA posent le plus problème : ils sont utilisés pour faire de la publicité, ou en tant que personnalité publique. »

« Les plateformes n’agissent pas encore, probablement parce que ce n’est pas dans leur intérêt financier », dénonce Carmina. « Un travail de sensibilisation et de prévention auprès des utilisateurs reste essentiel pour limiter l’impact de ces contenus, reprend Sacha Lebrun, doctorante et autrice de la thèse « Célébrité en images : production, circulation et détournement de la figure publique à travers les deepfakes ». Sur le plan juridique, le statut de ces productions est encore flou et nécessite des clarifications : il n’est pas toujours évident de déterminer s’il s’agit d’une atteinte au droit à l’image, d’une diffamation ou d’un autre type d’atteinte. »

Mise en concurrence avec des avatars ?

Mais l’intelligence artificielle ne bouleverse pas que le consentement, et la façon dont elle va transformer la relation des créatrices de contenus avec leur public reste une grande inconnue. « L’IA a ses limites dans le contenu solo. Ce que les gens recherchent, c’est un côté humain, la projection de sentiments », nuance July November, présente sur Pornhub et des plateformes comme OnlyFans. Carmina, elle, s’avoue plus inquiète : « Je n’aime pas trop le principe. Ça n’a pas d’âme, il n’y a pas de côté humain. Mais je suis obligée de m’y intéresser, c’est une question que l’on se pose beaucoup dans le milieu. »

Madelaine Rousset anticipe une concurrence frontale :

« En contexte de crise économique et de panique morale autour de la pornographie, les consommateurs et consommatrices vont de plus en plus se tourner vers des options gratuites, personnalisables et constamment accessibles, prédit-elle. Fatalement, les consommateurs sont de plus en plus séduits par l’idée d’un avatar parfait, éternellement beau et jeune, infatigable, complaisant, répondant à tous leurs fantasmes. […] Si l’IA ne peut pas tuer le travail du sexe, elle lui fera concurrence, comme à tous les autres travailleurs. »

En fait, la concurrence est peut-être même déjà en marche. Fin 2024, le média britannique Daily Mail rapportait par exemple le cas d’Aya Amour, une créatrice de contenus pour adultes. Elle a collaboré avec une firme d’intelligence artificielle pour créer un avatar virtuel à sa propre image et alléger sa charge de travail.