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« Miss IA » est élue aujourd’hui… Une cata pour les stéréotypes de beauté ?

« Miss IA » : L’intelligence artificielle va-t-elle encore aggraver les stéréotypes de beauté féminins ?

sexismeLe premier concours de beauté d’intelligence artificielle a lieu ce vendredi 10 mai. La plupart des candidates – générées par IA, donc – cochent les cases des clichés de beauté occidentaux : blondes, hypersexualisées et au ventre plat
Jean-Loup Delmas

Jean-Loup Delmas

L'essentiel

  • Ce vendredi 10 mai a lieu « Miss IA », un concours élisant la plus belle femme créée par intelligence artificielle. Les candidates présentées ont des profils très clichés : de gros seins, des cheveux blonds, des jambes longues.
  • La plupart des créations de femmes par intelligence artificielle possèdent en effet des stéréotypes de beauté occidentale inatteignables dans le vrai monde.
  • L’intelligence artificielle, qui amplifie déjà les biais présents dans notre société, va-t-elle aggraver encore les carcans féminins ?

Cheveux blond platine, poitrine généreuse, ventre plat supplément abdos légèrement tracés et jambes extra-longues… Deanna Ritter coche toutes les cases des stéréotypes féminins de beauté made in Occident. Un physique qui semble irréel. Et pour cause. Deanna Ritter n’existe pas, il s’agit d’un avatar créé par intelligence artificielle. Ce qui n’empêche pas cette Barbie 2.0 de compter 55.000 followers (bien réels) sur Instagram, ni de participer à un concours de beauté. Ce vendredi 10 mai, elle affrontera d’autres candidates tout aussi fakes, et aux physiques relativement semblables, dans le premier concours « Miss IA », qui élira la plus belle des intelligences artificielles.

Deanna Ritter a une apparence bien humaine et un physique irréaliste à la fois
Deanna Ritter a une apparence bien humaine et un physique irréaliste à la fois - Instagram Deanna Ritter, capture d'écran

« L’existence » de Deanna Ritter est certes une prouesse technologique, mais elle ne parvient pas à masquer les problèmes éthiques que ce genre d’avatar constitue, ni ses désastreuses conséquences. Florence Sèdes, professeure en informatique à l’Université Toulouse 3 Paul Sabatier- Science des données, attaque : « Les moteurs d’IA se nourrissent d’images déjà existantes, ils vont donc recopier les a priori et les clichés déjà présent de ce que doit être une miss. Vous verrez donc souvent des blondes à forte poitrine, au corps rachitique et aux jambes démesurément longues dans ce concours ». Tout Deanna Ritter.

Des biais sexistes et des standards amplifiés

Un biais renforcé par « les petites mains bien humaines » qui valident telle ou telle photo et fixent les critères de beauté demandés par l’intelligence artificielle. Vous connaissez la chanson : it’s a man’s, man’s, man’s world, et les humains au sommet de la chaîne derrière l’intelligence artificielle « sont souvent des hommes blancs de 50 ans qui reproduisent les clichés féminins », pointe Florence Sèdes.

Anna Choury, experte en intelligence artificielle à l’Institut National des Sciences Appliquées de Toulouse, et spécialiste de l’impact social de la technologie, rénchérit : « L’intelligence artificielle a des biais sexistes, racistes, validistes, et elle va amplifier les standards occidentaux rétrogrades et hypersexualisés » Déjà, en 2016, un concours de beauté (cette fois avec des personnes humaines) jugé par des robots avait fait polémique, l’IA abaissant systématiquement la note des visages à la peau non-blanche.

Quand la norme devient des clones

Sylvie Borau, enseignante-chercheuse à l’école supérieure de commerce de Toulouse et spécialiste du marketing du genre et de l’intelligence artificielle genrée, fustige « une beauté irréelle, mais qui va devenir la norme pour 4 milliards de femmes sur Terre qui ne pourront jamais l’atteindre. » L’IA se base sur des moyennes et les amplifie systématiquement. Exemple avec la symétrie du visage, un des critères de beauté valorisé : « Elle va créer des visages à la symétrie parfaite, ce qui est impossible dans le monde réel ».

Cet effet booster sur les moyennes a un autre effet pervers : effacer toute différence ou trait « atypique ». Si un profil féminin « différent » ou moins cliché arrive de temps en temps dans la base de données, ce dernier aurait du mal à émerger. « Les algorithmes sont conçus pour supprimer les ''cas particuliers'' et ne se baser que sur les profils qui reviennent le plus », renseigne Florence Sèdes.

Extinction de la différence

C’est l’autre biais de l’IA, selon Maria Mont Verdaguer, professeure d’éthique et philosophie de l’IA à Aivancity School : « A force de recopier et de privilégier les moyennes, elle ne crée qu’une réalité. Les algorithmes nous enferment dans un seul filtre et forme une vision unilatérale. »

Un clair retour en arrière, déplore Florence Sèdes : « Il y avait des avancées ces derniers temps, comme la Miss France actuelle abordant des cheveux courts. Un tel cas me semble impossible dans un concours de beauté IA ».

Des biais difficiles à contrer

Et difficile de faire dévier l’intelligence artificielle de ses nombreux biais. « Des études ont montré que ChatGPT4 genrait encore les pédiatres au masculin, et ce alors que c’est un métier à 70 % féminin et que les données receuillies par le logiciel indiquent cette surprésence féminine », souligne Anna Choury.

Pourquoi ? Simplement parce qu’avant de se pencher sur le cas spécifique des pédiatres, ChatGPT4 a été nourri par des textes, des films, des œuvres « où la dominance masculine est très présente. Cela biaise le logiciel pour la suite, quel que soit le sujet traité. » Pour espérer une IA moins sexiste, il faudrait donc revoir « les données d’entrée, en créant des oeuvres culturelles beaucoup moins genrées et sexistes », indique l’experte. L’armée de clones générée ne fait que renforcer le problème à terme : « Plus l’IA crée de blondes, plus elle en créera dans le futur, car ses propres données sont prises en compte pour ses futures créations », se désespère Maria Mont Verdaguer.

Des conséquences bien réelles

D’accord, mais ça veut dire quoi pour le monde réel ? Sylvie Borau énumère : « Pour le public féminin, et particulièrement les adolescentes et jeunes femmes pour qui l’estime de soi est encore fragile, cela va créer de la dysmorphie, des troubles de l’alimentation, de la dévalorisation de soi et des dépressions. Les critères féminins deviennent de plus en élevés et fakes. Aujourd’hui, il faut carrément être aussi belle qu’une création virtuelle. »

Pour Maria Mont Verdager, « on est en train de perdre toute un pan de la diversité du monde avec l’IA. Les jeunes, très influencés, s’enferment dans ces bulles de filtre et n’en sortent pas. Je ne dis pas que les blondes à forte poitrine ne sont pas belles, je dis juste qu’il n’y a pas que ça comme beauté.  »

Faut-il interdire Deanna Ritter ?

Et qu’importe si le public est au courant que Deanna Ritter et les autres Terminator sous make-up n’existent pas réellement, avertit Sylvie Borau, spécialiste de la publicité genrée. Les études qu’elle a menées ont démontré que même s’il est mentionné qu’une photo de mannequin a été retouchée, les personnes ne peuvent s’empêcher de se comparer. « Inconsciemment, le cerveau traite l’information comme une image réelle même s’il est précisé que ce n’est pas le cas », poursuit-elle.

L’occasion de revenir à Lil Miquela, la première influenceuse virtuelle crée en 2016. Avec son visage de poupée, ses taches de rousseur et ses cheveux bruns, elle compte aujourd’hui 2,5 millions d’abonnés. « Alors que c’est précisé dans son profil qu’il s’agit d’un robot, des utilisateurs commentent ses photos en disant qu’elle est trop belle ou en lui demandant sa routine beauté », s’inquiète Sylvie Borau. Pour l’experte, le futur est clair : « A terme, il faudra légiférer pour interdire les représentations humaines de l’intelligence artificielle. Les conséquences sont trop néfastes. » En attendant d’être potentiellement bannie, Deanna Ritter et son physique irréaliste « croise les doigts » pour remporter le concours.