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Comment les scientifiques du climat font face aux attaques en ligne

Bloquer les comptes, en rire… Les scientifiques face au climatoscepticisme en ligne

By The WebPrésents pour certains depuis presque quinze ans sur les réseaux sociaux, les chercheurs du climat affrontent de plus en plus de commentaires agressifs. Chacun a sa stratégie pour prendre du recul
Emilie Jehanno

Emilie Jehanno

L'essentiel

  • D’un réseau de veille et d’échanges appréciés, Twitter (maintenant X) est devenu un espace où se multiplient les commentaires climatodénialistes virulents, voire les insultes contre les scientifiques du climat qui y sont présents.
  • Ont-ils pour autant envie de baisser les bras ? Non. Trois chercheurs nous expliquent comment ils font face.

C’était d’abord un beau roman, une belle histoire, comme disait Michel Fugain. Au tout début, pour les scientifiques du climat, Twitter (maintenant X) a permis des échanges avec une communauté de chercheurs dans le monde, de découvrir de nouvelles idées. Et puis, à partir de 2022 surtout, la forte résurgence du discours climatosceptique, voire l’apparition du climatocomplotisme, a pu faire d’eux des cibles en France.

L’été dernier, le climatologue Christophe Cassou a décidé de faire une pause, après avoir subi des raids sur X qui ont envahi jusqu’à sa boîte mail. « C’est le tonneau des Danaïdes, les trolls attirent les trolls, a-t-il témoigné cette semaine auprès du Monde. Alors, quand les attaques ad hominem se sont généralisées et ont commencé à déborder sur ma vie, j’ai dit stop. » Il a, à la rentrée, repris ses publications. Au Forum international de la météo et du climat, qui se déroule jusqu’à ce dimanche à la Cité des Sciences, à Paris, nous sommes allés à la rencontre des chercheurs pour qu’ils nous racontent leur rapport aux réseaux sociaux et leur réaction face aux posts climatosceptiques, aux insultes ou aux menaces.

Un réseau qui séduit moins

« Twitter, c’était un formidable outil de veille scientifique, avec la capacité d’interagir avec des personnes d’horizons différents, qui apportaient un éclairage intéressant sur des sujets qui ne sont pas les miens, explique la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, ancienne coprésidente du groupe 1 du Giec. Et ça, je le perds », regrette celle qui est très active et suivie sur le réseau social. Un avis assez partagé par l’économiste du climat Céline Guivarch et le chercheur sur le changement climatique à Météo-France-CNRS Aurélien Ribes.

« Ça m’est moins utile, abonde Céline Guivarch, qui souligne qu’en raison probablement d’un changement d’algorithme, son fil est moins pertinent et ses posts moins vus. La balance entre le temps consacré et des commentaires négatifs versus ce que ça apporte est moins bonne. Donc j’ai diminué ma présence. » Le rachat de Twitter par Elon Musk il y a un an a changé la donne : elles s’interrogent toutes deux sur leur présence et testent Mastodon ou Bluesky.

2022, une année de structuration de la communauté climatodénialiste

L’année 2022 est charnière aussi en termes de structuration de la communauté « climatodénialiste », comme l’a appelée le mathématicien David Chavalarias. Dans une étude publiée en février 2023, lui et trois collègues ont montré qu’il y avait 30 % de climatodenialistes parmi les comptes Twitter abordant les questions climatiques.

« Ce qui nous a surtout frappés est l’intensification du militantisme dénialiste ces derniers mois, en particulier en France », expliquait-il à 20 Minutes en début d’année. En 2019, cette communauté n’était presque pas structurée, n’avait pas de noyau dur de militants, hormis 300 ou 400 personnes. En 2022, environ 10.000 comptes, très actifs, relaient des contenus dénialistes.

« Je n’ai pas envie de me voir traîner dans la boue »

Il suffit de faire un tour sous des posts récents des chercheuses pour lire un certain nombre de réponses méprisantes et dénialistes. Sous une tribune appelant la France à soutenir un traité de non-prolifération des énergies fossiles signée par Valérie Masson-Delmotte ou Céline Guivarch, on trouve ce type de commentaires : « vous commencez vraiment à nous les briser avec cette arnaque », « l’escrologie amènera plus de misère », « foutaise, renseignez-vous sur le pourcentage de co2 sur la terre », « la vérité scientifique est ailleurs, mais les adeptes du mensonge s’en donnent à cœur joie », etc.

Comment réagir face à cela ? « Sur les réseaux sociaux, je bloque », indique Valérie Masson-Delmotte. Au début, elle essayait de dialoguer tout en restant sur le fond des questions, ce qui prend du temps. Elle se questionne aujourd’hui sur la manière dont X est géré par Elon Musk et sur le fonctionnement des algorithmes, « qui rend la multiplication des attaques haineuses récurrente ». « Du coup, je n’ai pas envie d’ouvrir un réseau social et de me voir traîner dans la boue », poursuit-elle. Pour l’instant, la paléoclimatologue essaie de davantage contrôler le temps qu’elle y consacre.

« Ça reste une minorité »

Céline Guivarch, elle, ne cherche pas « à répondre à tout ». « Il y a toujours des réactions négatives, voire insultantes, mais pour moi, ça reste une minorité, pointe-t-elle. Et ma foi, peu importe. » L’année dernière, dans un format court diffusé sur YouTube, elle s’est projetée en sept minutes en 2050, pour parler des solutions face au changement climatique. Si elle a reçu une majorité de commentaires positifs, « la radicalité des transformations tous azimuts n’est pas forcément passée, j’ai eu des retours très critiques, voire des insultes. Pas en direct, mais après, en disant "mais c’est naïf, elle est folle, elle est hystérique" ou encore "ce n’est pas du tout scientifique". Ce n’est pas très grave », répond l’économiste dans un rire.

« Ce n’est pas le sujet, estime-t-elle même. On est arrivé dans un moment où les effets du changement climatique sont évidents et la nécessité de transformation radicale commence à pointer le bout de son nez. Finalement, il y a des intérêts qui se voient, des perdants de cette transformation et qui luttent contre. » Car malgré le dénialisme, les chercheurs tiennent à cette présence sur les réseaux sociaux pour continuer à toucher un public plus large, à expliquer les effets du dérèglement climatique.

Le choix de ne pas être présent sur X

Moins connu, donc « peut-être moins exposé », Aurélien Ribes indique avoir aussi « observé la montée en puissance de ce genre de commentaires », surtout l’été. Mais les réseaux peuvent être « une vision très déformée de la réalité, dit-il. J’ai tendance à être prudent sur ce que ça signifie de réel sur la société ». Il s’inquiète davantage des études récentes réalisées en France et qui montrent une progression de l’emprise des thèses climatosceptiques. Pas de volonté de baisser les bras chez lui non plus, mais « plutôt l’envie de travailler encore », acte-t-il.

Pour parler du climat au grand public, certains ont choisi une autre arène : celle de la scène. Eric Chaumillon, professeur de géologie marine à la Rochelle-université, a une présence en ligne minime sur Linkedin et n’a pas de compte sur X, un choix assumé. En 2018, avec un acteur et un dessinateur, il a créé un « show scientifique », un spectacle où au lieu d’être « plombant » sur le climat, il a pris le parti d’en rire.

« On joue beaucoup sur le fait qu’ils ne comprennent rien, on se moque de la figure du scientifique, ça fait rire les gens, s’amuse-t-il. On essaie d’être en rupture avec les discours compliqués. » Le professeur de géologie marine préfère informer de cette manière. Après les spectacles, « il y a vraiment des échanges presque amicaux, puisque les gens ont bien aperçu que le scientifique sur scène, c’était quelqu’un de normal, qui pouvait être déstabilisé, rire, se tromper, etc. Une relation de confiance s’instaure, avec des discussions très engagées. Je cherche plus ça », admet-il.

Le rire comme exutoire

Sa réflexion inspire Valérie Masson-Delmotte, qui reçoit depuis longtemps des attaques climatosceptiques par mail, courrier et sur les réseaux sociaux. Face aux commentaires agressifs, elle raconte qu’avec ses collègues ou son mari, elle sélectionne de temps en temps les meilleurs extraits et qu’ils en plaisantent ensemble.

« Parfois, c’est affligeant ce que les gens peuvent se permettre de faire sous couvert d’anonymat, soulève-t-elle. Et donc le mieux, c’est d’en rire. » Mais, relève la paléoclimatologue, depuis la médiatisation des « tombereaux d’insultes désagréables reçus », des personnes prennent le temps de la remercier elle et d’autres scientifiques de leur travail, ce qui peut arriver, même dans le RER ! Un aspect plus « agréable ».

Les conférences d’Éric Chaumillon, « où il fait rire 1.000 personnes en parlant de sujets graves, poursuit-elle, c’est ce qui m’a fait réfléchir sur ce qui peut être une force pour surmonter parfois les frustrations, les colères ou la haine présente. Jouer davantage sur le rire, je pense que c’est beaucoup plus positif », conclut la chercheuse.