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La descente aux enfers d'un «criminel» ordinaire du net
TELECHARGEMENT ILLEGAL•Il mettait à disposition des films pour «le plaisir du partage». En attente de son procès, il témoigne pour 20minutes.fr...Philippe Berry
Suite à nos articles sur le démantèlement par la gendarmerie de Snowtigers (l'un des principaux sites bittorrent francophone, où s'échangeaient des fichiers en immense majorité illégaux), plusieurs membres du site nous ont écrit. Frank (1) était un utilisateur actif, qui alimentait le tracker (voir l'encadré ci-dessous pour le vocabulaire) en mettant notamment à disposition des films à partir de ses propres dvd achetés. Voici son histoire, publiée avec son accord.
C'était un matin du mois de mars dernier. Trois gendarmes frappent à sa porte. Un délégué de l'Alpa (l'Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle) les accompagne. «Ils étaient assez respectueux», se souvient Frank. «Je suis tombé de haut. Je ne pensais pas être surveillé.» Plusieurs disques durs contenant «moins de 200 fichiers (logiciels, mp3, films, séries télé VF et VOSTFR) sont saisis, ainsi que 300 copies gravées sur «des cd poussiéreux datant de plus de six ans».
Direction Paris. «Connaissez-vous les administrateurs de Snowtigers», «gagnez-vous de l'argent par votre activité», «avez-vous effectué des dons»... Les questions s'enchainent pendant les cinq heures de la garde à vue. «Ils m'ont dit que l'enquête était en cours depuis janvier 2008, qu'ils surveillaient le tracker et voulaient le fermer. Je n'étais qu'un "petit" dans leur instruction.»
Frank ne connaît aucun nom sur la liste que lui montrent les gendarmes. Les torrents qu'il mettait en ligne n'étaient pas hébergés par SnowTigers mais sur son propre serveur dédié, qu'il payait de sa poche. Pourtant, le chef d'accusation tombe. «Diffusion de contrefaçons en bande organisée». Un délit passible de 5 ans de prison et 500.000 euros d'amende. Frank attend son procès. Avec la fermeture du site, intervenue il y a 10 jours, il pense désormais «voir les choses s'accélérer».
Selon la gendarmerie, interrogée par 20minutes.fr, les responsables de Snowtigers sont «des délinquants professionnels, avec un bon salaire, du niveau de certains cadres, sans avoir à aller travailler». L'Alpa parle d'une «organisation clairement criminelle, organisaée et lucrative». Reste à voir quelles preuves seront présentées à leur procès. La réalité de Frank est toute autre. Bien plus ordinaire.
«J'ai découvert le warez il y a 5 ans, en téléchargeant sur emule. Ensuite, j'ai voulu y partager des films que j'avais chez moi, et des séries en VO que j'incrustais avec des sous titres pris sur le web», explique ce trentaire. Puis il se familiarise avec Bittorrent, qui prend le pas sur ses concurrents dans le monde du peer-to-peer, «toujours avec cette envie de partager, pour le plaisir».
Sa passion «devient une drogue». Au chômage, pendant deux ans, tout son argent passe dans l'achat de DVD (plus de 200, entre 5 et 20 euros) et dans les frais du serveur (50 euros mensuels). «Je passais ma vie, du lever jusqu'à tard le soir, à ripper , encoder, poster sur le tracker, partager, surveiller si quelqu'un avait fait le film avant, regarder ce qui tombait sur le réseau P2P et la scène Warez etc».
Après la disparition de ses économies, vient celle des amis. «Je n'avais plus de vie sociale. Je ne sortais plus. Je ne recherchais pas de travail. Au lieu de payer mes factures, mon loyer et mes dettes, j'achetais des dvd, encore et toujours».
Que retirait-il de tout ça? «Rien, juste le plaisir de partager». Et celui de se faire un nom. «On prend le goût du challenge de la scène Warez. On retire de la satisfaction de la qualité de son rip, d'être le premier à mettre quelque chose sur le réseau».
Sa situation devient intenable. Arrive le stade où il doit vendre pour «quelques euros» les dvd achetés «afin de pouvoir manger». Il décide d'arrêter les frais. Ironie du sort, avant que les gendarmes ne frappent à sa porte.
Frank espère avoir «au pire» de la prison avec sursis. Aujourd'hui, entre des impôts impayés, des emprunts et des loyers en retard, «l'amende risque de faire mal. Si j'avais le choix, je préférerais faire des travaux d'intérêt général, mais s'il faut payer, il faudra du temps, mais je le ferai», insiste-t-il. Des regrets? Celui d'être «devenu accro», peut-être. Mais il l'assure (même s'il n'a pas mis au courant ses parents de ses ennuis): «J'assume ce que j'ai fait. Même si j ai jamais rien gagné, je connaissais les risques». Il est lucide. «Je suis conscient que rien ne me donnait le droit de partager tous les films achetés dans le commerce sur un réseau P2P». Mais il demande: «Suis-je pour autant un criminel?»
(1) Prénom changé par souci d'anonymat



















