Européennes 2.0: Comment les partis politiques s'organisent pour lutter contre les «fake news»

SERIE 1/5 A l’occasion des élections européennes, « 20 Minutes » explore les nouvelles stratégies de campagne en ligne. Premier épisode : la lutte contre les « fake news », une préoccupation majeure des équipes de campagne

Hakima Bounemoura

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C'est la première fois que la loi dite anti-fake news est appliquée lors d'un scrutin électoral
C'est la première fois que la loi dite anti-fake news est appliquée lors d'un scrutin électoral — Pixabay / Wokandapix
  • La lutte contre les fake news est l’une des préoccupations majeures des équipes de campagne des différents candidats.
  • La loi « fake news » voulue par Macron est mise en application pour la première fois dans le cadre des européennes.
  • Les partis politiques, très vigilants, ont développé des «outils» internes pour tenter de se prémunir contre la propagation de fake news.
  • Les géants de l’Internet comme Facebook, Twitter, ou Google affirment eux aussi chercher à mieux contrôler leurs contenus.

C’est l’un des grands enjeux de ce scrutin. La lutte contre les fake news est aujourd’hui devenue l’une des préoccupations majeures des équipes de campagne des différents candidats en lice pour les Européennes. Lors de la présidentielle de 2017, les fausses informations s’étaient largement invitées dans la campagne, ciblant principalement le candidat Macron. Plusieurs rumeurs avaient circulé dans l’entre-deux tours, prêtant notamment à l’actuel chef de l’Etat  un compte bancaire offshore aux Bahamas. Certains redoutent aujourd’hui qu’un tel scénario se reproduise.

Pour endiguer la propagation de ce genre de fausses informations, les grands moyens ont donc été déployés pour les élections européennes du 26 mai prochain. Application de la loi anti-fake news, cellules de veille interne déployées par les partis politiques, dispositifs exceptionnels mis en place par les grandes plateformes, 20 Minutes fait le point sur les nouveaux outils déployés pour lutter contre les fausses informations.

« Aucun signalement, aucune saisine »… La loi « fake news » pas encore utilisée

C’est une première pour ce scrutin, les partis politiques peuvent désormais s’appuyer sur la justice pour contrer rapidement la propagation d’une fake news. La loi contre la « manipulation de l’information* » voulue par le président Macron, est officiellement entrée en application en avril dernier. « C’est la toute première fois que le TGI de Paris [en charge de l’application de la loi] aura à trancher ce genre de litiges », explique à 20 Minutes Jean-Baptiste Acchiardi, vice-président du tribunal de grande instance de Paris. « Le dispositif est en place pour juger les affaires à venir. Au total, 25 magistrats sont sur le pont », précise-t-il.

Ces juges [magistrats qui ont en charge les référés et ceux de la 17e chambre chargée du droit de la presse] sont tenus de trancher les litiges dans un délai de 48 heures, ce qui suppose d’être très au clair sur la façon d’interpréter la loi. Mais pour l’instant, à seulement deux semaines du scrutin, c’est le calme plat. « Il n’y a aucun contentieux. Nous n’avons pas encore été saisis sur la base de cette nouvelle loi. Aucun signalement, aucune saisine n’a été enregistrée », indique Jean-Baptiste Acchiardi, qui reconnaît que l’application de la loi est compliquée, car « aucune jurisprudence » n’existe en la matière.  Le récent imbroglio autour de la campagne #OuiJeVote, sponsorisée par le gouvernement mais refusée par Twitter [dans un premier temps] au nom de la nouvelle loi, illustre d’ailleurs toutes les incertitudes autour de son application.

Cellule interne, outil de décryptage… Les équipes de campagne sur le qui-vive

À moins de deux semaines du scrutin, les équipes de campagne sont elles aussi en veille active. Chez La République en Marche (LREM), on a mis les bouchées doubles. Le parti présidentiel s’est fixé pour priorité de développer de nouveaux outils censés contrecarrer les désinformations. « Notre riposte s’organise autour de trois grands leviers : l’application de la loi contre les fake news, la collaboration avec les grandes plateformes, et la mise en place d’une cellule interne au parti baptisée "Rispote" », indique à 20 Minutes l’un des cadres de l’équipe digitale d’En Marche. Cette cellule de veille interne, composée de près de 3.000 membres, des permanents et des bénévoles, réalise un travail de veille sur les réseaux sociaux, principalement Facebook. Pour l’instant, « aucun signalement n’a été fait à la justice, mais elle traque sans relâche les attaques "politiques" », précise le parti.

Des mensonges diffusés à des fins politiques, La France insoumise (LFI) s’en dit aussi régulièrement victime. « Ce sont des fake news relayés en général par la fachosphère », explique à 20 Minutes Antoine Leaument, en charge des réseaux sociaux chez LFI. « Dans ces cas-là, on saisit immédiatement  la justice, et on menace de poursuites judiciaires ceux qui les postent. C’est en général très efficace », assure-t-il. Les Insoumis peuvent également compter sur un outil « maison » de décryptage baptisé « Désintox ». « Un groupe argumentaire se charge sur notre site d’analyser et de corriger des informations plutôt d’ordre économique. Et lors des grands débats télés, ils font du fact-checking en temps réel pour empêcher l’éventuelle propagation d’une fake news », précise Antoine Leaument.

« War room », code de bonnes pratiques… Les plateformes mises sous pression

La lutte contre les fake news ne serait rien sans l’implication des grandes plateformes et des réseaux sociaux. Mis sous pression par la nouvelle loi*, les géants de l’Internet comme Facebook, Twitter, ou Google affirment eux aussi chercher à mieux contrôler leurs contenus. Les plateformes numériques ont adopté des stratégies différentes pour tenter de se conformer à la loi sur les fake news.  Facebook, considéré comme le principal canal de diffusion des fausses nouvelles, a décidé de mettre en place « une cellule de vérification » au sein de ses bureaux irlandais.

Baptisée « war room », elle a pour objectif de veiller à ce que la propagation de fausses informations, de faux comptes et de possibles ingérences étrangères n’aient pas d’impact sur l’issue du scrutin. « L’équipe, une quarantaine de personnes, est alertée des contenus douteux par un système automatisé qui détecte le contenu problématique, ou lorsque les utilisateurs signalent de plus en plus de contenus », a expliqué Lexi Sturdy, responsable de la cellule spéciale chez Facebook, au New York Times.

Google a de son côté décidé de mettre fin aux publicités politiques pendant la campagne des européennes pour se prémunir de toute infraction à la loi. Le CSA a également adopté récemment une série de recommandations pour les plateformes en ligne. Parmi les mesures listées, « la mise en place d’un dispositif de signalement accessible et visible », « la transparence des algorithmes » ou encore « la lutte contre les comptes propageant massivement de fausses informations ».

Ce sont justement ces comptes frauduleux qui sont actuellement dans le viseur des pouvoirs publics. D’après une enquête publiée ce mercredi par l’agence de cybersécurité SafeGuard Cyber, près d’un électeur européen sur deux aurait été exposé ces derniers mois à des informations erronées et encourageant à l’extrémisme politique, véhiculées par 6.700 comptes frauduleux ouverts sur Youtube, Twitter et Facebook. La guerre contre les fake news est donc loin d’être finie.

*Dans les trois mois qui précèdent une élection, la nouvelle loi impose aux plateformes internet (réseaux sociaux, moteurs de recherche, sites d’informations, etc.) des obligations renforcées de transparence, afin de permettre aux autorités de détecter une éventuelle campagne massive et artificielle (c’est-à-dire via des comptes robots ou à l’aide de contenus sponsorisés) de fausses informations. Durant cette période, le juge des référés pourra faire suspendre la diffusion d’une information en moins de 48h. Le CSA pourra également suspendre une chaîne de télévision « contrôlée par un État étranger ou sous l’influence » d’une puissance étrangère qui diffuserait de « façon délibérée » des fausses informations.