Cyberharcèlement: «Des centaines d’articles me liaient à des histoires sordides de pédophilie, mon nom était partout»

PRIS POUR CIBLE Didier, 60 ans, a été la cible de centaines d’articles injurieux et diffamatoires au sein de la blogosphère...

Propos recueillis par Helene Sergent

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Pédophile, voyou, trafiquant d'armes, Didier a été affublé de tous les maux sur internet.
Pédophile, voyou, trafiquant d'armes, Didier a été affublé de tous les maux sur internet. — Rafael Ben-Ari/Cham/NEWSCOM/SIPA
  • Très actif sur des forums publics au début des années 2000, Didier a fait l'objet d'articles et de posts diffamatoires de la part d'une femme qu'il ne connaissait pas. 
  • Il a entamé plusieurs procédures judiciaires mais aucune n'a véritablement abouti. 
  • Depuis, il a été contraint de prendre ses distances avec ses précédentes activités en ligne. 
Logo de la série prispourcible

Voici l’histoire de Didier*. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr

« Pendant près de dix ans, j’ai été la cible sur Internet d’une femme que je ne connaissais pas. Dépanneur informatique, je suis aussi passionné de littérature et un habitué des forums en ligne. En 2007, je me suis inscrit sur le site Rue89.com. À cette époque, ce pure player était très populaire et des milliers de commentaires y étaient publiés quotidiennement.

En parallèle, je disposais de mon propre site personnel, un blog sur lequel mes « amis » du forum Rue89 pouvaient également venir débattre de tout. Rien à voir avec un forum thématique ou autre repaire de trolls néfastes: on y vient surtout pour rigoler et le public est composé d’enseignants, de cadres ou de retraités.

Pédophilie, terrorisme, piratage, tout y passe

En 2008, une femme que je ne connaissais pas et qui s’exprimait sous pseudo a commencé à susciter beaucoup d’émois sur le site de Rue89. Elle postait des commentaires insultants, déments et calomniait des tas de gens : politiciens, médecins du travail, magistrats, psychiatres etc., les accusant de comploter contre elle. Comme d’autres utilisateurs du site, ça m’a fait réagir et j’ai eu le malheur d’interagir avec elle.

Je ne faisais pas du tout mystère de mon identité, ce fut très facile pour elle de tomber sur mon site. Et là le cauchemar a débuté : dès octobre 2008, elle a commencé à publier des billets sur le site désormais disparu, Le Post, dans lesquels j’étais allégrement injurié et accusé de faits terribles, de pédophilie, de terrorisme, piratage informatique, etc. J’ai immédiatement alerté l’équipe de modération du Post qui a supprimé ces publications.

Mais quelques mois plus tard, au printemps 2009, j’ai appris par une amie qu’elle avait ouvert un blog sur la plateforme « Overblog » et que de nouveaux articles me concernant avaient été publiés. Dans un premier temps, je ne voulais pas les voir. Et puis mon amie a insisté, et j’ai fini par me rendre sur ce fameux site.

Un sentiment d’impuissance

C’était l’horreur. Des centaines d’articles me liaient encore à des histoires sordides de pédophilie, de gangstérisme, et mon nom était partout. J’ai fait des dizaines et dizaines de signalements à l’hébergeur Overblog mais rien n’a abouti. J’ai eu la chance de pouvoir compter sur le soutien de ma femme et de mes enfants. Mais j’avais beau être solide, quand je me suis retrouvé accusé publiquement de pédophilie par une inconnue, ça m’a empêché de dormir.

Je suis parvenu à identifier l’auteure de ces posts grâce au long travail effectué avec mes proches et j’ai décidé de créer un blog à mon tour dédié à cette femme et à cette histoire. Je pensais naïvement qu’en l’affichant publiquement, ça la calmerait. C’est tout le contraire qui s’est produit.

Dans le même temps, je me suis rapproché de deux autres internautes, eux aussi cyberharcelés et injuriés par la même personne. Nous avons tous engagé des démarches judiciaires mais aucune n’a vraiment abouti, mis à part la condamnation de l’hébergeur Overblog en 2011. Le blog sur lequel elle publiait ses posts diffamatoires a aussi été supprimé en 2013. Mais elle a réussi ensuite à recréer de nouveaux sites sur lesquels elle s’épanchait encore.

Je me suis senti totalement impuissant. Et même si je savais qu’elle n’avait que peu de lecteurs, ses centaines de publications remontaient en permanence sur Google quand on tapait mon nom. C’est insupportable et c’est pas juste l’ego qui est blessé, ça va au-delà.

Près de 2.000 publications en un an

Aujourd’hui, je suis fatigué, dégoûté. J’ai tout essayé : mains courantes en gendarmerie, signalements à Pharos, contacts de journalistes. En vain. En 2016, j’ai entamé une ultime procédure en référé pour cyber-harcèlement que j’ai perdue, les magistrats ayant estimé qu’il s’agissait d’injures et non de cyber-harcèlement. Certains jours, cette femme pouvait publier jusqu’à six articles quotidiens et une année, j’ai compté près de 2.000 publications me concernant sur ses différents sites.

Ça fait dix ans que cette femme peut tranquillement m’injurier et la justice n’a rien fait. Idem pour le fameux « droit à l’oubli » : dans mon cas, plus de la moitié des demandes ont été rejetées par Google de manière aléatoire. J’ai jeté l’éponge, j’ai cessé d’aller lire les articles qui me visaient et j’ai par ailleurs cessé de taper mon nom sur Google. J’ai aussi fait le choix de ne plus commenter publiquement sur les forums et les réseaux sociaux. Je me protège comme je peux.»

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

*Le prénom a été modifié