Quand mèmes et émojis anodins deviennent des outils de communication pour les groupes extrémistes

RESEAUX SOCIAUX Les groupes extrémistes du monde entier, de l’extrême droite jusqu’aux néonazis, utilisent des signes et des images souvent neutres, pour s’identifier, communiquer et faire de la propagande…

Mireille Fournaise

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Les émojis grenouille, verre de lait ou encore doigts
Les émojis grenouille, verre de lait ou encore doigts — Capture Twitter
  • Les groupes extrémistes utilisent des images et des signes, pour se reconnaître et véhiculer leurs idées sur les réseaux sociaux.
  • A l’origine, la plupart des images sont neutres, déjà virales ou issues de la culture populaire.
  • Elles sont un moyen très facile de véhiculer des messages idéologiques.

Le 18 octobre, Peta a donné sur Twitter une raison de plus pour arrêter de boire du lait : l’émoji « verre de lait » est un  symbole utilisé par les suprémacistes blancs. En effet, ces derniers pour se reconnaître, notamment sur Twitter, ajoutent l’emoji, somme toute banal, pour véhiculer un message raciste. Pour interpeller le public sur la souffrance animale dans l’industrie du lait, Peta a rappelé cette utilisation raciste - les suprémacistes affirment que les personnes blanches digèrent bien le lactose, contrairement aux populations originaires d’Afrique et d’Asie - pour en rajouter une couche dans leur combat.

Cette émoticône ne fait pas figure d’exception. La plupart des groupes extrémistes utilisent des images et des signes, pour se reconnaître et véhiculer leurs idées sur les réseaux sociaux. « C’est l’extension du tatouage, également utilisé pour s’identifier entre différents groupes », explique à 20 Minutes Fiammetta Venner, politologue, spécialiste des extrémismes politiques. « Il y a un côté jouissif pour ceux qui savent quel symbole se cache derrière : "Je connais le code, je fais partie de la famille" », complète Tristan Mendès France, maître de conférences associé à Paris Diderot et spécialiste des nouvelles cultures numériques.

Grenouille, lardon et verre de lait

Point commun entre ces images : la plupart sont à l’origine neutres. « Il s’agit souvent de références déjà virales ou issues de la culture populaire, que des groupes vont charger de sens et détourner de leur signification d’origine », explique à 20 Minutes Tristan Mendès France. La plus connue reste la grenouille Pepe the frog, un personnage de bande dessinée devenu le signe de ralliement mondial de l’extrême droite. Son utilisation en photo de profil ou en mème est une façon d’affirmer son appartenance à ce courant de pensée. Ce dernier a même son dérivé émoji : la tête de grenouille, que l’on retrouve beaucoup sur Twitter, parfois associée avec le fameux verre de lait ou les émoticônes lardon et cochon, symboles islamophobes.

Compte Twitter utilisant les émojis verre de lait et grenouille.
Compte Twitter utilisant les émojis verre de lait et grenouille. - Capture Twitter

Si ces signes sont à l’origine complètement anodins, ce n’est pas un hasard. Ainsi, ils ne sont pas reconnus des personnes n’appartenant pas au groupe. C’est également un moyen de se moquer, lorsque leurs adversaires les accusent de véhiculer un message de haine. Par exemple, l’émoji des doigts signifiant « OK » était au centre d’une polémique aux Etats-Unis : on l’accusait d’être utilisé par l’extrême droite comme signe de reconnaissance. De nombreux internautes ont mis à mal ces accusations en inondant la Toile de photos montrant des personnalités et des anonymes faisant ce signe.

« Il y a un côté provocateur, mauvaise foi et c’est aussi une façon de se moquer, analyse Tristan Mendès France. D’autre part c’est un moyen de se défendre au cas où on se retrouverait devant un juge. » Si le verre de lait véhicule pour certains un message raciste, il s’agit sur la forme, d’un simple verre de lait.

Et pour ajouter du fond à la forme, la technique des groupes extrémistes est simple. « A chaque fois qu’ils diffusent un message, ils y ajoutent l’image, décrit le spécialiste des nouvelles cultures numériques. En illustrant ainsi un propos, ils créent une association d’idées, jusqu’à ce que l’image devienne un signe de ralliement. » A tel point que certaines images sont désormais tellement chargées de sens, qu’elles sont inutilisables pour les personnes ne partageant pas les idées du groupe qui se l’est appropriée. C’est le cas depuis septembre du mème NPC « non-player caracter », un personnage gris, très simpliste. Un NPC désigne à l’origine les figurants d’un jeu vidéo, qui répètent inlassablement ce pour quoi ils ont été programmés. Sur le forum 4chan, où sont nés un grand nombre de mèmes, des internautes l’ont assimilé aux personnes dites « bien-pensantes » et « politiquement correctes ». Certains ont même créé des comptes Twitter NPC pour singer ces personnes qu’ils critiquent.

Et la moquerie sur Internet, le trolling pour les initiés, est une façon habile de véhiculer des messages. Ces mèmes tout comme les émojis, très à la mode sur les réseaux ou par message, font rire et permettent de passer de façon universelle et légère, des messages qui le sont beaucoup moins. « Inonder Internet de ces images, les relayer dans le but d’interpeller ceux qui les voient, c’est une forme de propagande », conclue Tristan Mendès France.