Face au Web, les politiques entre obligation de transparence et nécessaire adaptation
DECRYPTAGE – Analyse de l’impact des vidéos saisies contre le gré des hommes politiques...Alice Antheaume
Nicolas Sarkozy titubant au G8, alpagué à Le Guivinec, insulté puis insultant à son tour au Salon de l’agriculture: ces vidéos ont surgi sur le Net, quasi en temps réel, éludant toute autre déclaration politique et marquant les esprits.
Comment les politiques s’accommodent-ils d’être sous l’œil des caméras — anonymes comme professionnelles — en permanence? Cela dérange-t-il vraiment leur stratégie de communication?
Thierry Solère, secrétaire général de l’UMP chargé des nouvelles technologies, y voit un côté positif. «Cela montre si l’homme politique est authentique ou non. Chaque Français peut filmer une personnalité politique pendant ses déplacements et voir si celle-ci un caméléon qui adapte son discours en fonction de son auditoire ou non.» Dans le viseur: Ségolène Royal qui, avant même d’être candidate à la présidentielle, avait été filmée sans le savoir, prônant l’idée de mettre les enseignants aux 35h. La vidéo, diffusée sur Dailymotion, avait provoqué l’émoi du corps enseignant, l’un des viviers traditionnels de l’électorat socialiste.
«Ces images font apparaître “l’inconscient visuel”, un concept du philosophe Walter Benjamin qui désigne lapsus, dérapages et faux-pas des photographiés», analyse André Gunthert, chercheur en histoire visuelle à l’EHESS.
La mémoire du Web
«Ces scènes sont comme les bêtisiers que la télé diffuse chaque année: on n’aurait pas dû les voir et, pourtant, elles vont devenir des icônes qu’on va se repasser ad libitum, comme la séquence d’au revoir du président Giscard d’Estain», souligne le chercheur.
Cette situation force les élus à mieux maîtriser les propos qu’ils tiennent. «Avant, quand un politique lançait une idée sur un plateau et disait le contraire aux caméras deux ans plus tard, personne ne relevait ses contradictions car les archives de la télévision n’étaient pas accessibles au grand public. Et en général, personne ne s’en souvenait», confirme Thierry Solère.
Aujourd’hui, journalistes et internautes ne se privent plus de mettre côte à côte deux vidéos contradictoires, même si elles ont été tournées à plusieurs années d’intervalle. Jacques Séguéla, pape du marketing politique, résume: «Mitterrand disait “tout ce qui est dit est su”. Désormais, avec Internet, tout ce qui est dit est vu.»
Stratégie
Sachant que les vidéos s’échangent par milliers, et que plusieurs personnalités politiques se sont déjà fait prendre en flagrant délit de parole malheureuse, pourquoi se font-ils encore «avoir» par les caméras?
«Dans le feu de l’action, il arrive qu’ils oublient», estime Jacques Séguéla. C’est ce qui est arrivé samedi dernier au chef de l’Etat lorsqu’il a lancé son «casse toi, pauvre con».
«Il a montré qu’il ne se laissait pas marcher sur les pieds», justifie Thierry Solère. «Les politiques doivent trouver l’équilibre entre garder leur naturel et contrôler tout risque de dérapage, dit en revanche Séguéla. C’est de la figure libre mais il ne faut pas tomber!» Le risque selon le secrétaire général de l'UMP: sombrer dans la «dictature de la transparence».
Pour Séguéla, ce n'est pas un problème. Au contraire, ces vidéos servent les politiques. «Après douze ans d’immobilisme en Chiraquie, Nicolas Sarkozy a été le premier à imposer sa transparence et les excès qui vont avec. Les Français vont finir par s’y habituer.» Pour André Gunthert, en revanche, ce sera aux politiques de s'adapter au web comme ils se sont adaptés à la télé. «Avec Internet, n’importe qui peut diffuser des informations car tout est public. Or les blogueurs confrontés aux commentaires parfois violents des internautes le savent: quand ils se font marcher sur les pieds, il ne faut pas répliquer sur le même ton, mais répondre par l’humour. «Nicolas Sarkozy n’a pas encore intégré cette dimension», poursuit-il. A la différence de Barack Obama, le candidat à l'investiture démocrate pour la présidentielle américaine, qui a, lui, compris qu’il était à tout moment dans la représentation et qu’il ne pouvait pas contrôler lui-même le robinet de l’information. Résultat: il «conserve son attitude de type sympathique en permanence.»



















