L'inquiétante guerre des géants du Web contre les sites néonazis

INTERNET Lutter contre les discours de haine ou défendre la liberté d'expression: avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités...

Philippe Berry

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Capture d'écran du site néo-nazi Daily Stormer.

Capture d'écran du site néo-nazi Daily Stormer. — INTERNET ARCHIVE

« Don’t be evil. » Pendant longtemps, Google et les grandes entreprises de la Silicon Valley ont tout accepté ou presque sur Internet, au nom du concept sacré de la liberté d’expression, inscrit dans le marbre du premier amendement de la constitution américaine. Mais cet été, quelque chose a changé après les incidents racistes de Charlottesville : c’est l’union sacrée de tous les acteurs de la chaîne du Web contre les discours de haine. Et alors que les sites néonazis Stormfront et Daily Stormer ont été fermés, l’Electronic Frontier Foundation s’inquiète pour l’avenir libre et ouvert d’Internet.

« Personne ne devrait avoir un tel pouvoir »

Tout a commencé lorsque le Daily Stormer, l’un des organisateurs de la manifestation au flambeau Unite the Right Rally, a publié un article insultant la mémoire de la victime de Charlottesville, Heather Heyer. L’hébergeur et gérant de nom de domaine GoDaddy l’a averti qu’il avait violé sa charte et a annulé son contrat. Le site a tenté de déménager chez Google, qui a fait de même et a fermé sa page YouTube. Facebook, de son côté, a supprimé tous les liens partagés dans le news feed et Cloudflare a arrêté de protéger le Daily Stormer des attaques en déni de service. En quelques jours, toute trace de l’existence d’un site lancé en 2013 a disparu du Web. Il ne reste que quelques pages conservées par l’Internet Archive.

Ces décisions mettent mal à l’aise tout le monde. « Je me suis réveillé de mauvaise humeur et j’ai décidé qu’un site ne devrait pas être autorisé sur Internet. Personne ne devrait avoir un tel pouvoir », a expliqué le patron de Cloudflare, Matthew Prince dans un email à ses employés. Il a développé ses craintes dans un long billet : « Dans un futur proche, si ce n’est pas déjà le cas, pour publier un contenu sur Internet, vous aurez besoin de passer par le réseau d’un géant comme Cloudflare, Google Microsoft, Facebook, Amazon ou Alibaba. Sans un guide clair pour réguler les contenus, un petit nombre d’entreprises va décider ce qui peut ou ne pas être publié en ligne ».

Après les néo-nazis, à qui le tour ?

L’Electronic Frontier Foundation, qui défend les libertés dans le monde numérique, s’inquiète d’une série de « décisions arbitraires ». Si elle ne pleure pas vraiment la disparition de sites suprémacistes, l’organisation reproche aux acteurs du Web de réagir en fonction de l’actualité et de ne pas suivre un « procédé transparent ». Avec une question qui mérite d’être posée : qui sera le suivant ? WikiLeaks, qui, selon le FBI et la CIA, menace la sécurité nationale ? Ou Breitbart News, qui devrait encore un peu plus flirter avec la ligne jaune suite au retour à la barre de Steve Bannon, récemment limogé par Donald Trump ?

L’alt-right veut bâtir son propre Web

Le combat est loin d’être terminé. Le Daily Stormer a tenté de trouver un hébergeur moins regardant en Albanie. Mais après un nouvel échec, le site a décidé de passer sur le Dark Web, la partie de la Toile qui n’est n’est pas indexée par les moteurs de recherche et à laquelle on accède via des logiciels spéciaux comme le réseau Tor. Sauf qu’il se coupe ainsi du grand public, et sans la protection de Cloudflare, le site peut être facilement immobilisé par des hackers.

La guerre actuelle fait rage sur tous les fronts. La messagerie Discord a fait du ménage dans ses salons de discussion, le réseau social Gab, très populaire chez l’alt-right, a été expulsé de la boutique Google Play et plusieurs trolls ont été bannis de Twitter. En réponse, des ingénieurs de droite ont lancé en août l’initiative Free Speech Tech Alliance (Alliance technologique pour la liberté d’expression). Leur rêve, détaillé par Slate : bâtir leur propre Internet décentralisé.

Serveurs de pair à pair, technologie Blockchain (sur laquelle sont construites les cryptomonnaies Bitcoin et Ethereum), les briques permettant de construire ce que certains appellent le Web 3.0, qui échapperait à la censure, sont déjà là. Mais encore faut-il réussir à lever de l’argent dans une Silicon Valley qui penche très à gauche.

Dans cette « culture war », c’est l’avenir du Web qui se joue. Dans une vaste étude, Pew Research Center estime que nous allons tout droit vers « une cassure ». Le Web pourrait se fracturer entre « des zones sécurisées régulées par des intelligences artificielles » et des espaces quasi-anarchistes échappant à tout contrôle. Cela fait rêver.

 

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