En Chine, des millions de jeunes sous pression deviennent accros à Internet

TECHNOLOGIE L’addiction à internet et aux jeux vidéo touche plus de 24 millions de jeunes…

Lucie Bras

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Les jeunes Chinois passent des heures à jour sur l'ordinateur, parfois au mépris de leur santé.

Les jeunes Chinois passent des heures à jour sur l'ordinateur, parfois au mépris de leur santé. — Greg Baker / AFP

  • Les jeunes Chinois sont plus de 24 millions à être accros à Internet.
  • Leurs parents les envoient dans des camps de désintoxication spécialisés.
  • Ces camps à la discipline militaire sont très contestés après plusieurs décès.

Cette semaine, un Chinois de 18 ans est mort dans un centre de lutte contre l’addiction à internet. Comme lui, des centaines de jeunes sont envoyés chaque année par leurs parents dans ces établissements coûteux aux méthodes très discutables. Derrière cette addiction qui concerne des milliers de jeunes, les ados chinois souffrent du poids constant de la pression familiale.

Il s’appelait Li Ao. Il avait perdu tout intérêt pour tout ce qui n’était pas relié à internet, raconte sa mère au Washington Post. Quand ses parents ont entendu parler d’un centre de lutte contre cette addiction, qui promettait un suivi psychologique et des activités sportives, ils y ont inscrit leur fils. Il devait y rester 180 jours. Le lendemain de son arrivée, Li Ao a été conduit à l’hôpital où il est mort. Son corps était recouvert de bleus et de cicatrices.

Être jeune en Chine

Il n’est pas le seul à n’être jamais ressorti de ce type d’établissement. En 2014, une étudiante de 19 ans a été torturée à mort, 42 jours après son arrivée dans un centre. En 2009, un autre jeune de 16 ans, à Guangxi, dans le sud-ouest de la Chine, est décédé dans un centre pour accros à internet, seulement un jour après son arrivée au centre.

Ces décès interrogent sur les centres de désintox pour ados, très populaires en Chine. Il en existe entre 300 et 400 dans ce pays où la folie d’internet commence dès le plus jeune âge, « vers 7 ou 8 ans », explique Jean-Luc Domenach, professeur émérite de sciences politiques et spécialiste de l’Asie. Les jeunes Chinois seraient plus de 24 millions à être addict à Internet.

Dans l’environnement où la plupart grandissent, ce n’est pas un hasard. « Il faut se rendre compte de ce que c’est d’être jeune en Chine. La majorité des familles là-bas n’ont qu’un seul enfant. Ils sont l’objet d’une surveillance permanente de leurs parents car ils sont l’avenir de la famille. »

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« Les émissions coquines et les jeux vidéo »

A l’origine de la pression parentale, il y a aussi les établissements scolaires. « L’école est l’objet d’une grande concurrence entre les enfants. Il n’y a pas de samedi ni de dimanche ; les enfants sont occupés par des leçons supplémentaires. C’est très lourd. Alors quand ils rentrent chez eux, ils se collent devant leur machine. Ils passent parfois 7 ou 8 heures d’affilée dans des jeux. » Selon le sinologue, les jeunes n’ont que trois solutions pour se détendre l’esprit : «  les émissions coquines, les mathématiques ou les jeux vidéo ».

C’est tout naturellement que cette addiction s’est installée dans la jeunesse chinoise. Des journalistes du New York Times sont allés rencontrer les jeunes enfermés. Dans le documentaire qui en résulte, China Web Junkies, ces ados se vantent de passer plus de 30 heures d’affilée sur leur ordinateur chez leurs parents et de se lever en pleine nuit pour jouer. Quand certains tentent de s’échapper de l’établissement de soins, c’est pour être retrouvés quelques heures plus tard dans un cybercafé.

Pour certains de ces centres, il n’y a qu’une seule façon de soigner l’addiction : la discipline militaire. Comme à l’armée, ces « patients » doivent donc se lever tôt, faire des pompes quand on le leur demande, marcher au pas cadencé. Ou encore subir des méthodes de guérison dignes de séances de torture : « Les méthodes pratiquées par certains centres sont effrayantes : électrochocs, formation militaire, impulsions électriques, acupuncture électrique, hypnose, isolation dans une salle sombre, etc. », rappelle Zhang Zhulin, journaliste à Courrier International.

Des méthodes qui sont arrivées aux oreilles des autorités, les poussant à réagir. « En 2009, le Ministère chinois de la Santé a même contesté le thème "accros à internet", en interdisant les méthodes de traitement "par électrochoc" », explique-t-il.

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« Elle a attaché sa mère »

Quant à savoir si la méthode fonctionne… Il n’existe pas de rapport officiel sur le taux de réussite de ces établissements. Toutefois, la violence de ces centres peut mener les jeunes à des comportements extrêmes. « En 2016, Chen Xinran, une jeune fille de 16 ans, a été envoyée dans un centre par ses parents », raconte Zhang Zhulin. « Elle y est restée quatre mois. Quelque temps après son retour chez elle, Chen a attaché sa mère avec du scotch et du tissu, jusqu’à la mort de cette dernière. »

Ces jeunes enfermés dans des centres spécialisés ne sont que le symptôme d’une addiction numérique généralisée, qui touche la plupart de la jeune génération, obsédée par son avenir. Dans une société où « l’habileté électronique est essentielle, ils apprennent très tôt, partout dans les écoles, à se servir de ces machines. » Quitte à s’y plonger entièrement pour quitter, quelques heures durant, la vie réelle et ses injonctions permanentes à réussir leur vie.