Les dreadlocks restent une source de discrimination
couper les cheveux en 4•Difficile à caractériser et à condamner, le style capillaire reste une source de discrimination en entreprise (et ailleurs)Youssef Zein
Edit du 12 juillet 2024 à 15h15 : L'article a été mis à jour après les propos racistes qui ont visé le député Steevy Gustave à son arrivée à l'Assemblée nationale.
« T’es député toi ? Il faut te couper les cheveux. » Steevy Gustave, ancien producteur de rap, chorégraphe et par ailleurs ex-conseiller de Christiane Taubira, ne s'attendait pas à subir ce genre de remarques en pénétrant dans l'hémicycle. C'est pourtant l'accueil qui a été fait au nouveau député NFP pour son premier jour, le mercredi 10 juillet, à l'Assemblée nationale. Si Steevy Gustave a souhaité taire le nom de l'auteur de ces propos pour le moins déplacés, la réaction est d'autant plus étonnante qu'un texte contre la discrimination capillaire dans le monde du travail a été voté il y a quelques mois seulement au palais Bourbon. Car l'entreprise ne brosse pas toujours dans le sens de l'égalité. Quand ils sont crépus, notamment, les cheveux exposent leurs propriétaires à tout un tas de remarques et de clichés.
Au point que certains employeurs ne se privent pas de discriminer sur la base de la coupe de cheveux. A noter que cette discrimination concerne essentiellement les personnes dites « racisées » : « En France [...], les personnes non-blanches sont conscientes des discriminations qui pèsent sur leurs cheveux. Elles se coiffent en fonction de leur carrière professionnelle », expliquait la journaliste et autrice Rokhaya Diallo dans nos lignes, en avril 2023. Une étude menée en 2023 par Dove Crown Studies montre qu’aux Etats-Unis, un quart des femmes noires pensent avoir déjà été recalées à un entretien d’embauche à cause de leur coupe de cheveux. Johan Zenou, avocat en droit social au barreau de Paris, parle de l’émergence de cette discrimination comme une tendance récente, importée des Etats-Unis. Il observe qu’aux yeux de beaucoup d’employeurs, « ces coiffures donnent une impression de négligence ».
Une évolution des sensibilités
Les manifestations du racisme et des discriminations dans le monde du travail ne datent pas d’hier, mais ces histoires de cheveux sont contemporaines. Pour Johan Zenou, si les débats autour de cette discrimination sont relativement récents, c’est parce qu’« il y a encore quelques décennies, on ne rencontrait pas ce genre de situations. Les discriminations habituelles étaient plus portées sur l’origine, l’orientation sexuelle, l’apparence physique ou encore le poids. La notion de discrimination capillaire a vraiment pu émerger grâce à la jurisprudence de l’affaire Aboubakar Toure. »
Cette affaire remonte à 2022. Un steward, Aboubakar Toure, a obtenu gain de cause en cassation (après deux échecs en première et deuxième instance) face à son employeur Air France qui l’interdisait de travailler coiffé de dreadlocks. Au-delà de cette jurisprudence majeure, Johan Zenou voit un avant et un après #MeToo : « Dans ce contexte, les droits individuels et fondamentaux sont au centre des préoccupations. C’est dans la logique des choses que le législateur ait fini par se saisir de cette discrimination capillaire avec ce projet de loi. »
Un projet de loi crucial
En attendant que la loi passe, les potentiels discriminés ne peuvent pas tous se permettre d’assigner les employeurs en justice comme l’a fait le steward d’Air France. Pour l’heure, dans ce genre de conflits, le juge procède à des appréciations in concreto – au cas par cas – avec la jurisprudence d’Aboubakar Toure comme référence et garde-fou : « Les voix sont timides parce que les gens n’osent pas forcément aller aux prud’hommes », explique Johan Zenou. « Les procédures sont aussi longues que coûteuses. Et la chose est tellement difficile à caractériser qu’il est impossible d’être certain de l’issue d’un tel contentieux. Mais c’est important que les justiciables portent le sujet, car ils participent à sa jurisprudence et à sa conclusion légale », poursuit-il. Ce texte, s’il est voté, pourrait ainsi beaucoup mieux protéger les potentiels discriminés et permettre à ceux qui le désirent de porter des dreadlocks, ou quelconque coupe qu’ils désirent arborer en milieu professionnel. En l’état, ils doivent malheureusement trop souvent prendre le pli.



















