Pourquoi les soirées électro Boiler Room, autrefois hyper branchées, sont-elles boycottées ?
ça chauffe•Rachetée par un fonds d’investissement controversé, Boiler Room fait face à une vague de critiques. Peut-elle encore incarner l’esprit de l’underground ?Victoria Berne
L'essentiel
- Boiler Room, plateforme de diffusion de musique électronique, a révolutionné la scène musicale en mettant le DJ au centre et en créant une esthétique immersive devenue un standard dans le monde entier.
- Le rachat de Boiler Room en janvier 2025 par Superstruct, filiale du fonds d’investissement KKR, a suscité une controverse en raison des investissements dans des industries controversées, entraînant des annulations d’artistes et des appels au boycott.
- Cette situation soulève des questions sur la possibilité de rester fidèle à une utopie artistique underground tout en devenant un acteur global intégré au capitalisme.
DJ au centre, public en cercle, néons au fond : une mise en scène devenue culte, imitée dans le monde entier. Depuis plus de dix ans, Boiler Room redéfinit les codes de la fête électronique. Née dans l’underground londonien, la plateforme s’est imposée comme un symbole de diversité, d’ouverture et d’esthétique brute.
Mais en janvier 2025, son rachat par Superstruct, filiale du fonds d’investissement KKR, fait l’effet d’un électrochoc dans le monde de la musique. Ce fonds, déjà critiqué pour ses financements dans des technologies militaires via des entreprises comme Circor International, ou encore pour ses investissements dans des projets à fort impact environnemental, est aujourd’hui pointé du doigt pour son implication dans des sociétés actives dans les territoires occupés par Israël. Une série de désistements d’artistes, d’appels au boycott et de prises de position en soutien à la Palestine viennent alors fissurer le vernis de l’icône électronique.
Entre héritage radical, logique capitalistique et tensions géopolitiques, Boiler Room cristallise une question brûlante : peut-on rester fidèle à une utopie artistique quand on devient un acteur global intégré aux rouages du capitalisme mondialisé ?
Une révolution du format
« Boiler a complètement transformé la scène musicale, confie Léa, DJ issue d’un collectif parisien. Avant, le DJ était relégué à l’arrière-plan. Boiler l’a placé au centre, entouré du public, filmé, diffusé. » Le format et l’esthétique Boiler - avec une immersion totale- sont devenus la norme, jusqu’à influencer les line-ups, les décors, et les formats immersifs d’aujourd’hui.
Mathieu Jimenez, jeune DJ (Ypoons de son nom d’artiste) et habitué des replays, en témoigne : « Même derrière mon écran, je ressens l’énergie. Les gens dansent, tu as l’impression d’être avec eux, même sans y être. C’est un peu Monsieur et Madame Tout-le-Monde : chacun est libre. » À une époque où l’image est aussi importante que l’instant vécu, Boiler a fait entrer la fête dans l’ère du replay global. « C’est devenu un style en soi. Aujourd’hui, on parle de "format Boiler" comme d’un standard », résume Léa.
Quand l’underground passe au capital
Mais l’icône vacille. Le rachat par Superstruct en janvier 2025, propriété de KKR, soulève une vague de critiques. Plusieurs artistes annulent leur venue, dénonçant les investissements du fonds dans des industries controversées. C’est notamment le cas d’Ikonika, figure de la scène britannique, qui se retire publiquement : « Je ne participerai plus à cet événement. Je resterai toujours solidaire des Palestiniens et des peuples autochtones du monde entier », écrit-elle sur Instagram.
Boiler Room tente de désamorcer la polémique. Dans un post publié après la vague de réactions, la plateforme affirme son soutien à la cause palestinienne et rappelle que son équipe n’a « ni voix ni contrôle » sur la transaction. Mais dans les commentaires, la défiance domine :
« Annoncer cela après le backlash, et des mois après le rachat, semble au mieux malhonnête », écrit un internaute. »
« « J’invite tout le personnel de BR à quitter l’entreprise et à créer une alternative détenue par la communauté. », lance un autre »
Héritage en tension
Léa, qui connaît les logiques de l’investissement, appelle à la nuance : « Dire que Boiler soutient l’occupation parce que KKR détient des parts dans des entreprises liées à l’armement, c’est un raccourci. Un portefeuille, ce sont des centaines d’actifs. Faire une corrélation directe, c’est glissant. » Elle concède néanmoins un changement de nature : « Boiler, ce n’est plus ce que c’était. C’est devenu une marque et les stratégies de développement sont devenues commerciales. »
Mathieu abonde : pour lui, ce sont surtout les collaborations avec des marques grand public qui ont fait évoluer l’image de Boiler Room. « Les collabs avec Bud ou d’autres, ça casse le côté underground. C’est devenu une machine à cash. Même si c’est logique : quand tu grandis, tu dois aller chercher du profit ailleurs. »
Mais comme Léa, il ne charge pas la plateforme elle-même. « Le vrai problème, ce sont les logiques de rachat et les investisseurs. Si on fait confiance à ce qu’ils disent, leur ligne éditoriale ne sera pas forcément impactée. »
Car si les réactions sont si vives, c’est aussi parce que la scène musicale underground a toujours été plus qu’un simple décor festif. Née dans les marges, elle s’est bâtie sur des valeurs d’indépendance, d’expérimentation et, souvent, de positionnements politiques assumés. Et si, comme le rappelle Boiler Room, les équipes n’ont pas eu leur mot à dire dans le rachat, elles pourraient toujours s’inspirer d’une tradition bien ancrée chez nous : parfois, pour faire entendre sa voix… une bonne vieille grève reste le meilleur des samples.



















