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Pourquoi les cartes Michelin (et les atlas) se vendent-elles aussi bien ?

Cartes, atlas… Pourquoi la cartographie cartonne en librairie en ce moment

a la carteAlors que le Festival International de Géographie de Saint-Dié se tient jusqu’au 6 octobre, les ouvrages de cartographie et les atlas sont des succès de librairie
Benjamin Chapon

Benjamin Chapon

L'essentiel

  • La vente en librairie des cartes, atlas et ouvrages cartographiques connaît un succès grandissant ces dernières années. Les collections de cartes se vendent aussi très bien et attirent un public de plus en plus large.
  • La carte permet de conserver une « capacité d’orientation et d’intelligence du territoire que les GPS font perdre », selon le directeur de la cartographie de Michelin.
  • La carte est un objet qui permet le voyage, le partage, le rêve et la poésie, elle constitue un miroir de l’âme humaine qui s’y projette.

Chemin de pèlerinages, routes commerciales, sentiers historiques… Les Journées du patrimoine 2024 ont célébré les itinéraires. Un thème étonnant ? Pas tant que ça au regard de la passion des Français pour… la cartographie. Les visiteurs du Festival International de Géographie, qui se tient jusqu’au 6 octobre à Sain-Dié-des-Vosges, ne diront pas le contraire. Ainsi, après des années de chute, les ventes des cartes Michelin sont ainsi reparties de manière spectaculaire à la hausse depuis 2020. Aujourd’hui, la tendance s’est stabilisée avec des ventes au-delà du million d’exemplaire par an…

Mais le goût pour les cartes dépasse les seules cartes routières. Les atlas et autres livres de cartes pullulent en librairie et sont des cartons de vente assurés ces dernières années. Un exemple parmi tant d’autres : la collection Mappa représente les meilleures ventes des éditions Parenthèses. Ces cartes anciennes ou thématiques commentées de manière mi-poétique mi-philosophiques par des géographes et cartographes du collectif Stevenson ne s’adressent pourtant pas à un large public… De même, le récent Atlas archéologique de la France est, de loin, l’ouvrage consacré à l’archéologie qui s’est le mieux vendu ces 12 derniers mois.

Le succès ne se dément pas

Au rayon des atlas et ouvrages cartographiques, la collection Le dessous des cartes, coéditée par Arte et tirée de l’émission de télé du même nom, fait figure de pionnier. Depuis 2005, les huit titres de la collection se sont écoulés à près de 600.000 exemplaires et sont régulièrement dans les meilleures ventes du rayon essai.

« On a été un peu leader, se félicite Isabelle Pailler, directrice de collection d’Arte Editions. Le premier de nos atlas est sorti il y a vingt ans. A l’époque, aucune maison d’édition ne voulait coéditer le livre avec nous. Mais avec ce premier atlas, le succès a dépassé toutes nos espérances. On a tiré à 10.000 exemplaires et finalement on en a vendu 100.000. » Depuis, le succès ne se dément pas. Au contraire, le huitième volume, intitulé La puissance et la mer, qui vient tout juste de sortir en librairies, est promis à un carton d’ici les fêtes de fin d’année. « Les clients qui en ont déjà un veulent souvent la collection, et chaque nouvel atlas séduit de nouveaux clients en fonction du thème abordé. C’est un cercle vertueux… » commande France, libraire à Versailles.

Des lecteurs experts ?

« On a constaté une appétence croissante pour la cartographie ces 20 dernières années, explique Isabelle Pailler. Émilie Aubry, rédactrice en chef du Dessous des Cartes, est très demandée pour des interventions, des master class… L’audience de l’émission progresse sans cesse, notamment grâce aux écoutes sur YouTube. Et au-delà de ça, les Français sont devenus un peu experts en cartographie. Nos émissions et nos atlas sont de plus en plus précis, de plus en plus complexes aussi. Les gens ont appris à lire les cartes… »

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Un constat qui n’est que partiellement partagé du côté de Michelin. « On constate qu’il y a une forte baisse de la capacité à s’orienter depuis l’essor des GPS, explique Philippe Sablayrolles, directeur de la cartographie chez Michelin. Après un trajet assisté par un GPS, vous ne savez pas dire par où vous êtes passé et incapable de refaire le trajet. La carte conserve cette capacité d’intelligence : vous êtes obligés de faire attention à votre environnement. L’usage de la carte réclame un socle de connaissance et représente un effort. Utiliser une carte, ça s’apprend. Je défends l’idée qu’on doit rester maître de son chemin et de ses choix. »

« La carte, c’est le début du voyage… »

Bien sûr, Philippe Sablayrolles est un peu de parti pris quand il vante « le lien étroit entre la carte et le terrain sur lequel vous vous orientez. » Le directeur de la cartographie de Michelin constate par ailleurs que ses cartes ont trouvé de nouveaux usages, qui ont entraîné la belle reprise des ventes : « La fonction de guidage des cartes n’est presque plus utilisée. En revanche, il y a encore beaucoup de gens qui s’en servent pour préparer certains itinéraires. Par exemple, pour aller de Paris à Montpellier, il y a trois itinéraires possibles. Un GPS va n’en proposer qu’un, le plus court à un instant donné. Or on peut vouloir choisir un autre chemin : le plus joli, le plus court en kilomètres, celui qui fait passer à proximité d’un lieu en particulier… Avec les cartes, la préparation du voyage reste très active. »

Tout comme les atlas qui sont des cartons en librairie servent l’imaginaire autant que la soif de connaissance de ses lecteurs, les cartes Michelin « ont de plus en plus une fonction d’inspiration et de découverte touristique, selon Philippe Sablayrolles. Une carte routière est un outil de souvenir et de partage : on peut être plusieurs autour, alors que c’est impossible avec un écran de téléphone. On a accentué cet aspect pratique en éditant, par exemple, des cartes plastifiées. On peut dessiner et effacer dessus. La carte s’utilise comme un objet qui concrétise et incarne le voyage. La carte, c’est le début du voyage… »

La carte-miroir (de l’âme)

Cet appel au voyage et à la rêverie qu’offrent les cartes fait le succès de livres comme Le Blanc des cartes ou l’Atlas des frontières insolites. A tel point qu’on pourrait croire à un mode pour les cartes. « Alors ça, ça m’énerve, coupe Guillaume Monsaingeon, responsable éditorial de la collection Mappa aux éditions Parenthèses. Ce n’est pas un phénomène de mode, c’est quelque chose de profond. Les cartes sont en nous. On peut rêver devant une carte de New York même si on n’y mettra jamais les pieds de notre vie. Une carte, c’est un miroir : on se raconte devant une carte, avec une histoire, un souvenir, un fantasme… »

Cet amoureux des cartes milite, avec sa collection d’ouvrages, pour la rêverie. « Nous multiplions les cartes de toutes formes, de toutes fonctions, pour multiplier les chances d’arrêter le regard du lecteur. Un atlas géographique, c’est une école du regard. On va amener le lecteur à mieux voir, mieux lire… »

La carte au trésor des toilettes

Et devant une carte, la science s’efface. « Réaliser une carte réclame une technique méticuleuse, rigoureuse et complexe qui s’est développée pendant des siècles d’accumulation du savoir. Mais l’érudition doit s’éclipser au profit du plaisir. Nous assumons que nos atlas permettent le feuilletage. Ils peuvent trouver leur place sur la table basse du salon ou aux toilettes ! Oui, nos atlas sont de parfaits livres de toilettes, il n’y a aucune honte à ça… »

Tout comme on peut se perdre dans la contemplation d’un atlas de la Rome antique ou la lecture d’un itinéraire de grande randonnée, Guillaume Monsaingeon trouve une cause anthropologique à notre amour des cartes : « La culture cartographique est partie dans tous les sens. Par exemple, on a des cartes de couloirs d’avalanches : elles sont colorées et invraisemblables, anxiogènes mais propices aussi à l’imagination. Une carte, c’est de la gestion d’informations mais ce sont aussi des affects. Revendiquons que les cartes puissent faire rire ou faire peur… Ce n’est pas parce qu’une carte est le fruit d’une haute ingénierie que c’est une science asséchante. Cette hypercomplexité permet d’y trouver de la rêverie, de la poésie. »