Lobbying, plan B et (grosse) dose d'espoir... Les opposants à la réforme de la Coupe Davis croient en son abandon

TENNIS Les opposants au projet de l'ITF sont loin d'avoir baissé les armes...

Aymeric Le Gall

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Yannick Noah et les Bleus vont tenter le doublé en Coupe Davis.
Yannick Noah et les Bleus vont tenter le doublé en Coupe Davis. — Christophe Ena/AP/SIPA
  • L'équipe de France affonte l'Italie en quart de finale de Coupe Davis à Gênes, de vendredi à dimanche. 
  • Avec le projet de réforme de la compétition proposé par la fédération internationale, c'est peut-être la dernière fois qu'on assiste à la Coupe Davis tel qu'on la connaît tous. 
  • Mais la réforme n'est pas encore votée et ses opposants bossent dur pour la faire échouer. 

Que les amoureux de la Coupe Davis se rassurent, l’heure n’est pas encore aux violons et aux mouchoirs mais bien à la mélodie coup de poing d’Eye of a tiger et aux gants de boxe. Un mois après l’annonce par l’ITF de la transformation de cette compétition ancestrale, avec le soutien financier du groupe d’investissement Kosmos, en une sorte de coupe du monde de tennis qui se jouerait sur terrain neutre et sur une semaine, les opposants sont montés sur le ring pour sauver la Coupe Davis et faire échouer le projet de la fédération internationale.

Et alors que la France s’apprête à disputer son quart de finale contre l’Italie, c’est bien elle qui a pris la tête de la rébellion. Mais s’agit-il d’un simple baroud d’honneur, le truc qu’on fait histoire de dire qu’on s’est battus même si on sait que la guerre est perdue d’avance, ou existe-t-il une réelle chance de voir cette réforme mise K-O ?

Tant qu’il y a de la vie…

« Oui, je pense qu’il y a une réelle chance », dégaine sans échauffement Amélie Oudéa-Castéra, ancien espoir du tennis français et présidente de l’association « Rénovons le sport français », à l’origine d’une pétition contre la réforme de l’ITF. « L’expérience de l’été dernier montre que les nations peuvent être volontiers rebelles. Je ne veux pas qu’on se réveille trop tard en se disant "mais comment on a pu laisser faire ce truc ?" ». Elle fait ici référence à la réforme, similaire à celle d’aujourd’hui, proposée par l’ITF l’an dernier et qui avait finalement été enterrée vivante après le vote des fédérations lors de l’assemblée générale.

Dans le coin gauche du ring, dans le camp des anti, Arnaud Clément croit aussi que le combat est loin d’être perdu.

Je suis persuadé que cette bataille vaut le coup et qu’il reste une vraie possibilité que ce projet de réforme ne soit pas validé. Moi je suis à fond avec Amélie et je crois en ce genre d’initiatives, en ce genre de personnes qui mettent de la volonté et qui, eux, n’ont absolument rien à gagner personnellement dans cette affaire. J’espère que ce mouvement fera tache d’huile et qu’il y aura de nouvelles prises de conscience. »

Sur ce point, difficile de contredire l’ancien capitaine de l’équipe de France. Alors qu’il y a encore quelque temps, on en était à se demander si la France allait pouvoir fédérer autour d’elle une armée capable de mener la bataille, il semblerait aujourd’hui qu’elle ait réussi à répondre à cette question favorablement. Après l’Australie, par la voix du grand Lleyton Hewitt ou de Kyrgios, après le Canada, c’est maintenant la Russie et l’Italie qui montent au créneau pour crier au scandale.

Et du côté de l’Espagne, si Nadal n’a pas pris position contre ce projet de réforme, sa participation surprise au quart de finale contre l’Allemagne pourrait être perçue comme un message subliminal et amoureux envoyé au saladier d'argent.

« J’ai l’impression qu’il y a une prise de conscience du monde du tennis, pas seulement en France mais dans tous les autres pays, de l’absurdité de ce projet. Il commence à y avoir pas mal de réactions à travers le monde et on espère tous que cette réforme ne sera pas adoptée », se félicite Arnaud Clément.

Les raisons d’y croire

Mais voir ses rangs grossir ne suffit pas toujours à remporter la bataille, demandez au mouvement « Occupy Wall Street » et à ses fameux 99 %. Quelles sont alors les autres raisons d’y croire ?

  • De bien timides soutiens. Si le clan du « non » est clairement identifié et réalise un travail intense de lobbying en coulisse ou dans les médias, le camp d’en face ne l’ouvre pas beaucoup. « Je remarque que les partisans de la réforme ne sont quand même pas très enthousiastes quand il s'agit de la défendre, avance Oudéa-Castera. Des joueurs comme Federer par exemple, je trouve qu’ils sont publiquement très réservés. »
  • Des arguments peu convaincants. Pour convaincre son monde, l’ITF s’appuie sur quelques éléments qu’elle martèle à tout bout de champ. En gros : la Coupe Davis, trop pompeuse en énergie dans un calendrier déjà très chargé et pas assez rémunératrice pour les joueurs, n’attire plus les monstres du circuit et provoque un certain désintérêt à la fois du public et des sponsors. Un argumentaire démonté en deux-deux par les opposants au projet.

>> Arnaud Clément : « On joue un peu avec la vérité dans cette affaire. Ils nous disent que cette réforme a pour but, en mettant quelques millions de plus sur la table, de faire que les meilleurs de chaque pays soient présents pour jouer cette compétition, mais c’est totalement faux. On sait comment ça se passe sur le circuit, le moindre petit bobo chez les tout meilleurs en fin d’année et ils ne seront pas là. Et même s’ils haussent les gains, ça ne sera jamais assez pour intéresser les tops 5, 6 ou 7. On parle de joueurs qui gagnent des millions chaque année… »

>> Amélie Oudéa-Castera : « Toutes les statistiques récentes montrent que la Coupe Davis continue d’intéresser les gens. On ne trouve pas d’éléments factuels qui permettent de caractériser une décrépitude de la Coupe Davis et une urgence à la réformer. Il n’y a rien de documenté qui justifie de tuer cet évènement. C’est dingue... Tout ce qu’on vient de dire là paraît tellement évident que je ne vois pas comment ça pourrait passer. »

>> Emmanuel Planque : « Quand on regarde de plus près ces quarts de finale, on s’aperçoit que le n°1 mondial, Rafael Nadal, joue. Marin Cilic (n°3) Alexander Zverev (n°4), John Isner (n°9), Sam Querrey (n°14) et Lucas Pouille (n°11) vont jouer aussi. Certes il n’y a pas Roger Federer mais il y a quasiment tous les meilleurs. C’est un peu une vue de l’esprit de dire qu’elle n’intéresse plus les meilleurs. »

  • La concurrence de la World Team Cup de l’ATP. Alors que l’ITF dégaine son projet de Coupe Davis rénovée, l’ATP a déjà entériné de son côté la renaissance de la World Team Cup, une compétition similaire abandonnée en 2012 et qui devrait débuter en 2019. « Le fait nouveau et qui est presque une chance, c’est ça, sourit Amélie Oudéa-Castera. Maintenant que l’ATP a dealé pour faire cette coupe des nations en janvier, Kosmos et l’ITF ont tout intérêt à revisiter un peu le truc pour retrouver l’esprit singulier de la Coupe Davis. Deux évènements jumeaux programmés à six semaines d’écart, c’est juste intenable. »
  • Lucas la menace. En déclarant ouvertement qu’il pourrait boycotter la Coupe Davis 2.0, Lucas Pouille met clairement la pression sur l’ITF. Et si d’autres joueurs majeurs décidaient de suivre le Français sur ce chemin, la fédération internationale aurait du souci à se faire.

Un plan B, et vite

Les raisons d’espérer sont là, très bien. Mais pour que ça marche, « Il faut qu’il y ait sur la table une proposition alternative », nous dit l’ancienne championne du monde des minimes en 1992. « La chose dont on a besoin, poursuit-elle, c’est qu’il y ait un groupe de travail officiel qui puisse être habilité à négocier et que ce groupe soit investi d’un mandat pour proposer quelque chose d’adapté. Et là on aurait une vraie chance que le vote bascule. Car on est d’accord sur un point : la Coupe Davis est une institution qui doit en partie évoluer, se moderniser. »

Mais ces signaux encourageants ne doivent pas faire oublier les obstacles, à commencer par le vote des petites fédérations (elles seront 210 à voter) à qui l'ont promet des lendemains qui chantent et, surtout, qui rapportent gros. Kosmos et l'ITF parlent de 3 milliards sur 25 ans, largement de quoi arroser ces fédé' de secondes et de troisième zone. « J’ai peur que les promesses de gains l’emportent sur toutes autres considérations, et qu’en faisant miroiter aux petites fédérations de joli pactole, leur vote soit acheté d’une certaine manière », confie Arnaud Clément.

Le problème, l'autre problème, c’est que le temps presse puisque le vote aura lieu au mois d’août à Orlando. « Tout va se jouer là, en avril, conclut Oudéa-Castera. J’ai confiance dans la rencontre de la semaine prochaine. On peut espérer qu’à Gênes, à l’occasion de France-Italie, il y ait beaucoup de gens qui se parlent, puis après il y aura la Fed Cup à Aix. J’ai bon espoir que quelque chose se passe, que quelque chose émerge de tout ça. » Le combat continue, donc, avec un seul mot d’ordre : La Coupe Davis (n’) est (pas encore) morte, vive la Coupe Davis !