Masters de Londres: Andy Murray, de «sale Ecossais» à «plus grand sportif britannique de l’histoire»

TENNIS Le nouveau numéro 1 mondial a longtemps eu des relations compliquées avec les Anglais...

Nicolas Camus

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Andy Murray lors du match de Coupe Davis Grande-Bretagne-Argentine, le 16 septembre 2016 à Glasgow.
Andy Murray lors du match de Coupe Davis Grande-Bretagne-Argentine, le 16 septembre 2016 à Glasgow. — Ella Ling/BPI/Shutterst/SIPA

Le King est dans la place. Les Masters de fin d’année qui se déroulent à Londres sont clairement ceux d’Andy Murray. Le Britannique défend sur ce dernier tournoi de l’année sa toute récente place de numéro 1 mondial face à Novak Djokovic. Il peut pour cela compter sur « son » public, unanimement derrière son champion. C’est un peu grâce à « l’ambiance incroyable » mise par les supporters que Murray s’est sorti de ses petits coups de mou lors de son match d’ouverture face à Raonic, lundi, et face à Nishikori mercredi.

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Cet indéfectible soutien n’a pas toujours existé. Loin de là, même. Car si Murray est aujourd’hui la fierté du sport britannique, il a très souvent dû se dépatouiller avec des critiques sur son « Ecossitude » trop marquée au goût de certains Anglais.

Come oooooooooooon !
Come oooooooooooon ! - Andrew MacColl/REX/REX/SIPA

Une anecdote illustre particulièrement bien les relations alambiquées qu’entretiennent les deux parties. Nous sommes en 2006, au moment de la Coupe du monde de foot. Lors d’une interview avec Tim Henman, le jeune Murray, 19 ans, est interrogé sur ses équipes favorites. Il lâche alors sur le ton de la blague qu’il « soutient quiconque est contre l’Angleterre ». Une phrase immédiatement reprise, déformée, amplifiée et tout ce que vous voulez par les toujours bienveillants tabloïds anglais.

Le tennisman sortira de cet épisode avec un joli surnom - « sale Ecossais » -, un slogan à sa gloire - « tout sauf sur Murray » -, et surtout une défiance coriace vis-à-vis des médias. « Après ça, il a été sur la défensive et n’a fait confiance à personne. Il a été encore plus réservé », dira son frère Jamie à L’Equipe en 2013.

Un ancien du Sun comme conseiller comm’

Depuis 2008, Murray travaille avec Stuart Higgins, ancien rédacteur en chef du Sun et conseiller en communication de Kate Moss, pour gérer la menace extérieure. Finies les déclarations d’amour à l’US Open ou les allusions à sa non-compatibilité d’humeur avec Wimbledon, le rapprochement est en marche. « Mon travail consiste à amener les deux clans à se comprendre », explique alors Higgins.

Cela fonctionne, d’autant mieux que Murray met fin à 76 ans de disette du tennis britannique en Grand Chelem en remportant l’US Open 2012, puis s’offre les JO à domicile dans la foulée et inscrit ENFIN son nom au palmarès de Wimbledon l’année suivante. Avant la rechute. Septembre 2014, Murray se prononce pour le « oui » lors du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse. Une prise de position qui lui a valu insultes et menaces de mort.

Mais pourquoi tant de haine, alors que le joueur s’échine à expliquer qu’on peut être fier d’être Britannique sans non plus renier ses racines ? Sortez vos cahiers et ouvrez vos livres page 22, Paul Dietschy, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Franche-Comté et auteur de plusieurs publications sur le sport, nous éclaire.

  • D’où vient la rivalité très particulière qu’entretiennent Anglais et Ecossais au sein du Royaume-Uni ?

« L’Ecosse n’est pas une région périphérique comme le pays de Galles ou l’Irlande du nord. Tout d’abord, les rois d’Ecosse ont été rois d’Angleterre pendant une bonne partie du 17e siècle, avant d’être évincés. Au début du 18e, l’Ecosse a été annexée par l’Angleterre, d’où ce sentiment profond d’avoir été dépossédés de leur histoire et de leur souveraineté. Ensuite, l’Ecosse a été une des terres du décollage industriel, et le berceau de très nombreux penseurs et ingénieurs. Les Ecossais sont fiers de leurs richesses, ils considèrent qu’ils n’ont aucune leçon à recevoir, qu’ils n’ont pas à avoir de complexe d’infériorité par rapport aux Anglais dans quel domaine que ce soit. Et ça, ça énerve les Anglais ».

  • Et le sport dans tout ça ?

« Le sport fait partie intégrante de la culture britannique. Ce n’est pas seulement un loisir, c’est une manière d’être, une identité qu’on acquiert très tôt. Il représente un moyen, dans une société de classes très rude comme l’est la Grande-Bretagne, de s’élever. Tout ça, combiné au jeu des identités britanniques qui est particulièrement complexe, fait qu’il y a une opposition entre les Anglais et les autres. »

  • Et Murray dans tout ça ?

« Il représente toute cette complexité. Sa phrase de 2006 renvoie aux racines du sport international, qui est né des confrontations en rugby entre l’Angleterre et l’Ecosse. Après, la majorité des gens sait faire la distinction entre le Murray supporter de football et le Murray représentant de ce sport si important en Grande-Bretagne qu’est le tennis. Il faut aussi savoir que là-bas, tout élément permettant de se distinguer par rapport au reste du monde est gonflé. Murray a forcément profité de la très longue attente avant de voir un champion comme lui émerger. »

Car depuis ses premières grandes victoires, Andy Murray a continué à y mettre du sien. Il a remporté un deuxième Wimbledon l’été dernier (et gagné au Queens, ce qui fait qu’il est toujours invaincu sur ses terres en 2016) et, surtout, offert presque à lui tout seul la Coupe Davis au Royaume en 2015. Son mariage avec Kim Sears, fille de la campagne du sud de l’Angleterre, avait été célébré en grande pompe juste avant… et tant pis si le marié était en kilt.

Nouveau maître du monde depuis deux semaines, Andy Murray est LA fierté nationale actuelle, reléguant loin derrière rugbymen et autres footballeurs. « Il peut désormais prétendre au titre de plus grand sportif britannique de l’histoire », estime The Independant. Rien que ça.

Ah bah quand il gagne là on l'aime bien hein le père Andy...
Ah bah quand il gagne là on l'aime bien hein le père Andy... - The Independant