Ski : « Un week-end de console entre potes » et un sacré travail mental, voilà Cyprien Sarrazin en lice pour le globe
ALPIN•Le skieur français Cyprien Sarrazin va tenter de remporter le globe de la descente face au Suisse Marco Odermatt ce week-end à Saalbach (Autriche), grâce à sa superbe saison, fruit d’un important travail mental lors de l’intersaisonAdrien Max
L'essentiel
- Le Français Cyprien Sarrazin rechausse les skis ce vendredi (11h15) à Saalbach, en Autriche, pour le dernier Super-G hommes, avant la dernière descente de la saison, dimanche (11h15).
- Après son début de saison fracassant et ses trois victoires et six podiums, et malgré sa blessure fin février, le skieur du Super Dévoluy peut encore remporter le globe de la descente avec ses 42 points de retard sur le suisse Marco Odermatt.
- Cyprien Sarrazin impressionne cette saison en descente, le fruit d’un travail mental accéléré à l’intersaison.
Un bon week-end de console entre potes, et voilà Cyprien Sarrazin remis sur pied pour disputer les finales du Super-G ce vendredi (11h15) et de la descente, dimanche (11h15) à Saalbach. Le skieur français a même « décidé de faire les finales il y a cinq jours », seulement, la faute à une lésion du mollet gauche survenue le 16 février juste avant Kvitfjell, en Norvège.
Si deux semaines de repos étaient initialement nécessaires, son corps en a eu besoin de beaucoup plus. Au point de croire que la saison était terminée. « Après trois semaines, j’ai essayé la chaussure tout seul chez moi et je me suis dit oh ce n’est pas possible. J’avais les mêmes douleurs que quand je me suis blessé. J’imagine que ma saison est finie et je me dis ''ah ouais, là tu peux te mettre dans le canapé et kiffer, ce n’est pas grave le taf est fait'' », confie-t-il à la veille de la première finale de sa carrière, même s’il ne joue plus le globe en Super-G.
« Couper m’a permis de me soigner »
Un week-end passé à jouer à la console avec ses potes plus tard, et Cyprien Sarrazin se réveille le lundi sans plus aucune douleur, comme par magie. « Juste le fait de relâcher et faire ce que j’ai envie de faire, j’arrive le lundi et ça va bien. Le mardi je réessaye la chaussure et là ça va. Donc je me dis "allez hop faut que j’y retourne" et le médecin me dit let’s go. C’est de couper qui m’a permis de me soigner, de faire les trucs avec moi et mes potes », confie-t-il avec un malin plaisir.
Le plaisir de s’offrir la possibilité de remporter le globe de la descente, dimanche, face au Suisse Marco Odermatt malgré ses 42 points de retard. « C’est déjà un miracle que je sois là. Je suis là avec la banane, mais ça ne dépend pas que de moi. Je dois faire un bon résultat et lui faire moins bien que moi et ça, je ne peux pas le contrôler », philosophe-t-il.
Une opportunité impensable en début de saison pour le skieur originaire du Super Dévoluy, que personne n’imaginait voir signer trois victoires et cinq podiums dans la discipline reine du ski alpin. Dont celles historiques à Kitzbühel, fêtées telle une rock star sur les boudins d’arrivée devant près de 50.000 personnes, une première depuis un certain Luc Alphand en 1995.
Des blessures avant un changement radical
Et surtout une grande nouveauté pour celui qui, à part une victoire en 2019, évoluait plutôt dans l’anonymat des 20es places. Notamment à cause de plusieurs graves blessures comme ce traumatisme crânien subit en janvier 2018, ou cette fracture du genou quelques mois plus tard. « Je ne vais pas dire que j’ai eu la chance de me blesser jeune, mais presque, confie le skieur. J’ai eu cette capacité à revenir sans m’affoler, avec envie et travail. J’ai à chaque fois réussi à me remettre au moins aussi bien. Même lors de ma dernière blessure au dos, je ne me suis pas affolé du tout. Je me suis dit " maintenant tu peux te poser et tu auras les armes l’année prochaine ". »
Cyprien Sarrazin est désormais outillé pour tutoyer les sommets, grâce à un changement radical et le passage d’un ski technique à la vitesse, pour celui qui a toujours eu « cet amour pour la vitesse et l’adrénaline », comme lors de ses nombreuses sorties en VTT de descente depuis qu’il est tout petit. « J’ai fait ce changement assez tard à cause de mes blessures. J’essayais déjà de m’en remettre et de me focaliser sur une seule discipline : le géant. Mais je sentais que j’aimais la vitesse et la discussion avec le coach s’est faite naturellement. On a mis en place une stratégie de programmation pour la vitesse et tout s’est bien déroulé. J’avais une grosse base technique, la prise de risque était plus innée », confie-t-il.
Restait encore à canaliser toute cette ardeur qui le caractérise. « Déjà en géant, sa grosse qualité était d’aller vite sur les plats et d’être un bon glisseur. Mais il avait du mal à canaliser tout ça, et à être plus tranquille sur les skis sans forcer son talent. En fait il va toujours vite, mais il doit gérer ses envies d’aller plus vite et les prises de risques. Il a suffisamment de talent pour aller vite sans se mettre dans le rouge. Il a pris du recul, fait un travail sur lui-même et ça donne les résultats qu’on voit », savoure son entraîneur.
Syndrome de l’imposteur
Un travail sur les skis en piste, mais Cyprien Sarrazin a aussi dû aller chercher au plus profond de lui-même pour se débarrasser d’un sacré poids : le syndrome de l’imposteur. « C’était un questionnement sur sa place dans le groupe. Il a fait quelques belles courses mais après son image de lui-même s’est un peu écorné. Il se demandait s’il méritait d’être un athlète de coupe du monde. Et quand tu as ces questionnements, ça te bouffe de l’énergie et tu ne peux pas être performant », explique Stéphane Bulle, médecin des équipes de France de ski alpin.
Ce suivi psychologique a été mis en place depuis plusieurs années au sein de l’équipe de France, mais celui de Cyprien Sarrazin a été renforcé ces derniers mois après les informations remontées par ses entraîneurs. « On était sur un vrai point de blocage alors que pour aller vite, il faut aller bien. Il fallait trouver comment faire pour que les aspects psychosociaux prennent le moins de place possible, pour laisser le plus de place possible à la piste », précise le médecin.
Un besoin aussi et surtout exprimé par le principal intéressé, après une nouvelle blessure au dos l’hiver dernier. « C’est une démarche qu’on a faite ensemble avec le coach, j’ai décroché mon téléphone et appeler le psy. J’ai commencé à bosser avec lui et ensuite j’ai rencontré cette personne de mon entourage qui m’aide dans le coaching et les énergies », détaille Cyprien Sarrazin.
S’il n’est pas encore tout à fait à l’aise pour s’épancher sur le sujet et qu’il ne sait pas lui-même s’il est « totalement guéri », ce double travail en piste et en dehors avec cette personne de son entourage, ont presque immédiatement porté ses fruits.
« J’ai attaqué la vitesse et j’ai rapidement découvert mes limites. Ensuite j’ai rajouté ce travail mental même si je le faisais déjà avant, mais pas avec les mêmes personnes. Et ça a été le gros déclic. Ce n’est pas que le travail de cette année, je le fais depuis que j’ai 17 ans. Mais je n’ai eu la maturité d’aller au bout qu’à 28 ans », reconnaît un Cyprien Sarrazin, enfin bien dans ses bottes. »
« Quand je me fais plaisir, la timidité part et le showman arrive »
Un déclic qui lui permet aujourd’hui de se battre avec les meilleurs, au point de viser le classement général, mais surtout de kiffer. On en revient à cette célébration de Kitzbühel, qui au-delà de l’image sympa, dit beaucoup sur le nouveau Cyprien Sarrazin. « Quand vous connaissez Cyprien, il est réellement drôle. C’est un vrai showman, le voir sauter sur les boudins comme à Kitzbühel c’est tout à fait lui. Il est comme ça », rappelle le médecin Stéphane Bulle. « Je me suis régalé à faire cette célébration, j’ai libéré et exprimé tout ce que j’avais à exprimer. Ce n’était pas de la rage, mais du plaisir. Quand je suis dans mon élément, que je me fais plaisir, la timidité part. Et le showman arrive », explique celui qui semble pourtant plus timide qu’extravertis, en interview.
Cette célébration caractérise finalement ce qu’est Cyprien Sarrazin et ce à quoi il aspire le plus : la communion. « J’essaye de ne pas être aseptisé, d’être dans le partage et notamment de mes émotions. Je ne veux pas me mettre dans ma bulle. Ce sont les valeurs qui me tiennent le plus à cœur, partager ces émotions après tout le travail mis en place, pour exprimer mon amour pour le sport, le plaisir pour la glisse. Et si les gens le captent, c’est ce qui me rend le plus heureux ». Plus qu’un petit globe de cristal ? Réponse ce week-end lors des finales à Saalbach, en Autriche.



















